par Élodie Lemaire et Martha Regueiro

Dans ce dossier d’ouverture, nous avons décidé de nous pencher sur la notion de liberté d’expression, essentiellement au niveau de la presse. Depuis des siècles, cette liberté – fondamentale aujourd’hui au regard des droits de l’Homme – est débattue dans tous les milieux. La discussion a notamment été ravivée en janvier dernier, lors des attentats siège de Charlie Hebdo. Nombreux étaient alors ses défenseurs, allant jusqu’à descendre par milliers dans les rues du monde entier pour crier leur indignation et leurs revendications. Universelle pour les uns, entravée et bafouée pour les autres, la liberté d’expression est sur toutes les lèvres et fait partie intégrante de notre société actuelle, aujourd’hui encore plus qu’hier. Droit fondamental en théorie, qu’en est-il dans la pratique ? Y a-t-il des limites à la liberté d’expression ? Cette notion est-elle toujours bien respectée ?

Afin de répondre au mieux à ces nombreuses questions, plusieurs intervenants ont livré leur point de vue. Catherine Lanneau, historienne, revient sur les origines de la liberté d’expression et de presse, sur les nombreux débats autour de cette notion, ainsi que les lois qui la régissent. Geoffrey Geuens, spécialiste des médias, pose un regard sur la situation actuelle dans la presse, dominée par le modèle économique. Kanar, dessinateur de presse, nous présente sa façon de penser, lui qui est quotidiennement confronté à la chose. Enfin, des acteurs de la presse alternative belge pensent un nouveau système, qui pourrait éventuellement apporter des modifications au niveau de la relation entre public et médias, et de la conception des médias en règle générale.

Nous apprendrons que le radicalisme est bien loin d’être le seul danger qui menace la liberté de presse. À travers leurs visions des choses, partons à la rencontre de la liberté d’expression, de ses grandes avancées, mais également de ses nombreux échecs…

 

 

 

ACTE 1

LIBERTÉ D’EXPRESSION

La « LIBERTÉ D’EXPRESSION » : ce concept est, de nos jours, plus qu’accepté, et même défendu avec ardeur au sein de notre société. Il nous paraît naturel, et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas… Au fil des siècles, des gens se sont battus pour que nous puissions aujourd’hui parler et écrire librement. Retour sur le développement d’une liberté fondamentale.

Nous sommes en août 1789, en France
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, symbole de la Révolution Française, est signée et promulguée par Louis XVI. C’est la victoire du peuple sur l’aristocratie. Dans cette Déclaration, l’article 11 stipule que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Une revanche contre la censure autoritaire qui a fait loi durant des centaines d’années, inspirée notamment par les philosophes des Lumières. Mais cette avancée est aussi grande qu’elle sera éphémère. « Dès 1792, explique Catherine Lanneau, historienne àl’Université de Liége, on assiste à un retour de la censure. Des auteurs de journaux contre-révolutionnaires sont arrêtés, et leur matériel redistribué. On les appelle les empoisonneurs d’opinion ».

A partir de 1814, notre Belgique actuelle est hollandaise
« Guillaume Ier d’Orange, souverain des Pays-Bas, pourtant pas convaincu par la chose, s’oppose à l’absence de liberté de presse, dit Catherine Lanneau. Un décret qui prévoit la liberté d’expression est mis en place ». Décret qui pose notamment les bases de la notion de responsabilité en cascade : en cas de non-respect des clauses de la loi, l’auteur est responsable. S’il n’est pas reconnu, la responsabilité incombe à l’imprimeur ou, à défaut, au distributeur du papier en cause. Car, bien entendu, cette liberté d’expression est encadrée par des restrictions, parfois très subjectives selon l’experte : « Des taxes sont mises en place, ainsi que des tribunaux d’exception. Des dispositions, telles que les notions de trouble à l’ordre public ou trouble aux bonnes mœurs, prévoient d’empêcher de vraiment pouvoir dire ce que l’on veut. La liberté d’expression est bien là, mais en théorie seulement, car elle est bafouée par ces lois ! Il faut bien comprendre que trop de liberté d’expression nuit au gouvernement, il en a peur ». Lors des prémisses de la Révolution Belge, dans les années 1828-1829, l’opposition au gouvernement étant de plus en plus virulente, ces lois se durcissent encore plus. « Les journalistes bafoués acquièrent à ce moment une image de martyrs, ils deviennent les héros du peuple belge ».

L’indépendance de la Belgique est proclamée en 1830, après des révoltes contre Guillaume Ier. Le pays devient alors le théâtre de concessions mutuelles. « Les libéraux sont attachés à toutes les libertés, dont bien évidemment celles d’expression et de la presse, explique Catherine Lanneau. Tandis que, pour leur part, les catholiques sont moins friands, et accordent plus d’importance à la liberté d’enseignement, entre autres ». Un consensus est alors mis en place, afin de satisfaire les deux parties: d’un côté, de grandes libertés sont accordées aux individus, de l’autre, la liberté de l’enseignement est garantie. « La Belgique devient dès lors un pays très libéral, notamment en matière de presse. Cela a des conséquences. Par exemple, beaucoup de journalistes français, encore bridés dans leur pays (ou la grande loi sur la liberté de la presse ne sera promulguée qu’en 1881), viennent travailler chez nous, car il y a aussi l’avantage de l’absence de barrière de langue ». La liberté de la presse est adoptée et fait l’objet de l’article 18 dans la Constitution Belge.

 
Aujourd’hui, selon Catherine Lanneau, notre pays reste un très bon élève en matière de liberté d’expression et de presse : « Cette liberté est toujours, bien entendu, inscrite dans la Constitution Belge. L’article 25 stipule que « La presse est libre ; la censure ne pourra jamais être établie; il ne peut être exigé de cautionnement des écrivains, éditeurs ou imprimeurs. Lorsque l’auteur est connu et domicilié en Belgique, l’éditeur, l’imprimeur ou le distributeur ne peut être poursuivi ». La responsabilité en cascade, adoptée sous le règne de Guillaume Ier, est toujours de mise ». Cette liberté fondamentale est également protégée par le droit international, puisqu’elle figure dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ainsi que dans la Convention européenne des Droits de l’Homme.
Mais liberté d’expression ne veut pas dire que l’on peut tout dire à tort et à travers ! « Des limites ont dû être posées au fil du temps ». Ainsi, la loi Moureau de 1981 prévoit une peine de prison pour celui qui incite à la haine ou à la discrimination pour des motifs xénophobes ou racistes. « Ce débat persiste : le racisme, par exemple, est-ce une opinion ou un délit ? Toujours est-il que du point de vue légal, en Belgique, c’est un délit ! Le rôle de la justice est de punir ces délits, et les magistrats doivent faire du cas par cas ». De la même manière, une loi contre le négationnisme a été promulguée en 1995. L’injure, la diffamation et la calomnie sont aussi des limites à la liberté d’expression.
« Certains dénoncent la « technique du saucisson », dit l’historienne. C’est-à-dire que si on limite la liberté d’expression d’un côté, on trouvera toujours plus de raisons de la limiter par ailleurs, ce qui reviendrait en définitive à bafouer totalement cette e liberté. Personnellement, je trouve qu’il est important de poser des balises, sinon on assisterait à un déchaînement de tout et n’importe quoi ».

La liberté d’expression est protégée dans tous les pays dits démocratiques. Et pourtant, aujourd’hui encore, comme le prouvent les récents évènements, nous ne devons pas la considérer comme absolument acquise. Une liberté, qui va et qui vient, qui a été retournée, modifiée, utilisée au fil des années. Un droit fondamental de l’être humain qui doit continuer à être défendu corps et âme.

 

 

 

ACTE 2

PRESSE ÉCONOMIE ET POLITIQUE Les liens qui dérangent

Geoffrey Geuens est maître de conférences à l’Université de Liège. Spécialiste notamment en socio-économie des médias nationaux et internationaux, il s’intéresse particulièrement aux acteurs et aux pratiques médiatiques, ainsi qu’aux discours médiatiques en général. Il nous livre sa vision des choses, entre modèle économique et liberté de presse…

Kult – Quelle est la liberté réelle de la presse aujourd’hui?
Geoffrey Geuens – A l’heure oùla liberté d’expression et de presse sont revendiquées de toutes parts, un constat doit être posé : le pouvoir économique a un impact certain sur le monde des médias dans notre société. Mon travail est très théorique, je n’ai encore jamais rencontré d’acteurs médiatiques qui disent souffrir de formes de censures ou d’autocensures dues à cela, même si l’on pourrait le déduire. En revanche, le modèle économique en vigueur dans les médias aujourd’hui permet de poser un constat que l’on pourrait qualifier d’alarmant.

K. – Quel est ce constat que vous posez ?
G.G. – On peut observer que la majorité des acteurs dominants dans le secteur des médias sont de grands groupes privés. De grandes fortunes belges, qui détiennent des groupes médiatiques, ont des intérêts dans la communication, mais également dans d’autres secteurs. Et généralement, les membres des conseils d’administration de ces groupes sont aussi des acteurs dans d’autres secteurs. Par exemple, le président du groupe Corelio, Thomas Leysen, est également président de la KBC, d’Umicore (une entreprise belge de production de métaux, anciennement appelée « Union Minière). Il a également été le président de la Fédération des entreprises de Belgique, une organisation qui représente plus de 50.000 entreprises dans le pays. Tous les présidents de groupes médiatiques n’ont pas la même trajectoire, bien entendu. Mais je cite souvent cet exemple, car il est très représentatif des liens entre les médias, le milieu des entreprises, et la politique.

K. – Quelles conséquences ces liens ont-ils dans le milieu de l’information ?
G.G. – La première consèquence importante est la marchandisation de l’information. Pour des raisons économiques évidentes, on gère la presse comme une entreprise. L’information revêt un caractère privé et marchand. Ce qui a pour résultat une précarisation des métiers de la presse ! Les journalistes « lambda », comme les jeunes qui sortent de l’université, par exemple, en pâtissent. Leurs conditions de travail se durcissent : il y a moins d’argent alloué aux articles, donc les journalistes ont moins de temps pour travailler… On assiste aussi à des restructurations, des journalistes sont éconduits pour des raisons financières. Ensuite, on peut se rendre compte d’une certaine perte de pluralité dans la presse à l’heure actuelle. En effet, de grands groupes détiennent généralement plusieurs médias. Par exemple, le groupe Rossel détient entre autres Le Soir et les journaux du groupe Sudpresse. A plusieurs reprises, on peut constater que les mêmes articles paraissent dans plusieurs journaux, dans un souci d’économie. Cela pose des problèmes, notamment parce que les journalistes qui ont écrit ces articles ne sont payés qu’une fois, mais également parce que les sujets sont traités de la même manière, dans des journaux aux lignes éditoriales parfois très différentes et qui ne s’adressent pas du tout au même public cible.

Kult – Cela a-t-il également des effets au niveau des discours que l’on retrouve dans la presse ?
G.G. – Il faut faire attention à ne pas tout mélanger. Les journalistes ne sont pas les marionnettes des patrons de presse, ils ont des libertés qui sont généralement respectées. Malgré tout, et cela a été prouvé dans des études sociologiques françaises, les responsables des rédactions ont souvent des liens étroits avec les membres des conseils d’administration. Et, par-dessus tout, ils ont généralement une vision du monde qui converge avec celle de ces dirigeants : le libéralisme est un système qui fonctionne malgré certaines failles, les travailleurs devraient travailler plus longtemps, les institutions doivent être modernisées, la construction européenne est exemplaire, etc. Comme les rédacteurs en chef décident des publications, ces discours se ressentent fortement dans les médias dits généralistes.

Kult – Quelles seraient les solutions que vous proposeriez pour pallier à ces problèmes ?
G.G. –
Comme les problèmes majeurs sont la marchandisation de l’information et la concentration des groupes de presse, on pourrait être tenté par une solution qui semble somme toute simple : pourquoi ne pas rendre toute la presse publique ? Cependant, ce système peut être tout autant critiqué. Effectivement, on peut se rendre compte que, sur le plan sociologique, il n’existe pas de grandes différences entre les grands noms de la RTBF et ceux de RTL-TVI, pour ne prendre que cet exemple. L’ opposition entre le public et le privé est factice, car les dirigeants de ces chaînes ont sensiblement la même vision du monde et des choses. Il suffit de comparer les émissions de débats sur ces deux chaînes: régulièrement, les mêmes sujets sont abordés, parfois sous un angle un rien différent, et les mêmes personnes sont invitées.
La seule solution, selon moi, serait de repenser entièrement les modèles. Par exemple, l’idéal serait des médias entièrement financés par des journalistes, même si plusieurs arguments contre ce système sont recevables. Cependant, il faut avant toute chose passer par l’ouverture du débat en Belgique. En France, plusieurs médias servent de relai à un discours critique sur les médias : Rue89, Le Monde Diplomatique, et même les journaux satiriques tels que Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo. Dans notre pays, il y a des discussions à ce propos, mais on a du mal à se faire entendre, la question n’est pas encore tout à fait légitime. Il faut aussi comprendre que les lecteurs et les journalistes sont sur le même bateau ! Leurs visions de la presse sont plus proches que de celles des dirigeants. Dans tous les cas, je dirais que la liberté de la presse est une notion trop importante que pour être laissée à des intérêts privés.

Acte 3
DESSINATEUR DE PRESSE Nouveau garant de la liberté d’expression ?

Kanar est dessinateur de presse. Il collabore majoritairement au magazine «Moustique», mais également à «Imagine» et à l’AJP. Dans le cadre de son métier, il se retrouve presque quotidiennement confronté aux limites de la liberté d’expression.

Kult – De quelle liberté disposez-vous réellement dans votre métier ?
Kanar – Le statut d’artiste me permet une certaine autonomie. J’ai, en quelque sorte, la même liberté qu’un éditorialiste : je peux faire valoir mon point de vue. Mais, bien sûr, la liberté doit être pensée en rapport avec la société. En tant que dessinateur de presse, j’ai dû intégrer une série de balises. Je sais que je ne peux pas tout dessiner, car des lecteurs pourraient être choqués par certains propos. Dans notre vision des choses, nous avons une « case liberté d’expression ». Mais il y a un décalage entre cet idéal et la réalité ! Chacun de nous n’est pas prêt à tout accepter. Mon but est de faire réfléchir les lecteurs, tout en évitant de les emmener trop rapidement trop loin de leur zone de confort. Et ces zones de confort diffèrent selon le public ! Par exemple, en Flandre, les gens auront beaucoup plus tendance àaccepter des dessins osés, parce qu’ils se disent que ce ne sont justement que des dessins. Ici, il faut faire la démarche d’habituer les lecteurs. Il faut aussi tenir compte de l’identité du support, ainsi que de l’avis du rédacteur en chef.

K. – Existe-t-il une forme de « censure invisible » ?
Ka – Dans notre société, il n’y a pas de censure officielle. En théorie, chacun est libre de dire ce qu’il pense, même si des lois strictes encadrent cette liberté. Mais dans mon métier, le rédacteur en chef a, bien entendu, son mot à dire. C’est assez rare, mais il arrive que certains de mes dessins soient refusés. Cependant, on ne peut pas ici parler à proprement de censure, puisque j’ai la possibilité de publier mon travail ailleurs.

K – Quelles raisons sont invoquées pour justifier ce refus ?
KA.– La presse papier va mal. Les dirigeants sont plus timorés, ils ont peur de perdre des lecteurs. La vitrine est la liberté d’expression, mais quand on entre dans l’envers du décor, c’est en réalité : « Liberté d’expression, mais pas trop ». La logique économique veut aussi qu’on ne déplaise pas aux annonceurs. Par exemple, j’avais un jour détourné le nom de Walibi (le parc devait rouvrir ses portes quelques jours plus tard) en « Walybie », avec un dessin assez sanglant. Mon travail a été refusé pour ne pas déplaire au parc. À l’heure actuelle, le pouvoir économique domine dans notre société.

K.– Lorsqu’ils sont refusés par la rédaction, avez-vous d’autres possibilités de publier vos travaux ?
KA.– Aujourd’hui, à l’heure du numérique, on peut facilement se tourner vers Internet. On peut créer un blog pour publier nos dessins, mais il existe également des sites dédiés aux dessins de presse, comme le site Press Cartoon of Belgium – www.presscartoon.com, qui regroupe des travaux publiés ou non, et décerne un prix chaque année. Auparavant, les auteurs dont les travaux avaient été refusés pouvaient publier un recueil. Kroll l’a fait à plusieurs reprises. Mais ce genre d’initiative coûte cher, et tout le monde ne peut pas se le permettre. Internet a changé beaucoup de choses, en ce sens qu’il a permis une démocratisation de la liberté d’expression.

K. – N’y a-t-il donc dans ce cas aucunes limites à la liberté d’expression ?
KA.– Sur le net, on retrouve les mêmes contraintes liées aux lois. On ne peut pas tenir de propos xénophobes, négationnistes, etc. ce qui est bien normal. Toutefois, la plus grosse limite selon moi est la notion de propriété intellectuelle. Il est interdit de représenter un monument, une marque ou autre, si ils appartiennent à des privés. À titre d’exemple, on n’a normalement pas le droit de représenter gratuitement l’Atomium, car il appartient à l’ingénieur Waterkeyn et àses ayants droit. Un dessin de presse peut éventuellement passer, parce qu’il utilise l’humour, et qu’il existe une exception de parodie. Malgré cela, je pense personnellement qu’il s’agit d’une entrave importante à la liberté d’expression. Et à nouveau, elle est liée àla logique économique qui régit notre société.
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ACTE 4 : FACTORY, UN LABOFESTIVAL

Au cœur de l’édition 2015 du Festival de Liège, un autre festival : FacTory. Trois jours -du 19 au 21 février – pour découvrir les projets d’artistes et de compagnies belges. Mis sur pied en collaboration avec l’incubateur d’entreprises, La Chaufferie–Acte11, FacTory a un double objectif : permettre aux créateurs de présenter une étape de travail et de se confronter à un vrai public, d’une part, et d’autre part se montrer à des professionnels et trouver des canaux de diffusion. L’occasion pour Kult d’interroger Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège, sur l’intérêt d’une telle démarche.

factory

 

Kult – Pour Factory, Le festival de Liège, s’est associé à La Chaufferie- Acte 1, pourquoi ?
Jean-Louis Colinet – D’abord, parce que nos objectifs sont complémentaires. La Chaufferie aide les artistes émergents pour tout ce qui entoure la création : la recherche de moyens, le soutien logistique, le développement et la mise en réseau des projets. Nous, de notre côté, nous nous occupons de l’autre pan : le processus de création en lui-même et l’aide à la diffusion des créateurs belges francophones. Ensuite, les personnes qui gèrent La Chaufferie sont des vieux compagnons de route. Cette association continue couvrant toute la filière théâtrale – et dont le Festival est, en fin de processus, la fenêtre ouverte – était donc naturelle.

Kult – Pourquoi soutenir la jeune création belge francophone : parce qu’elle est riche ou parce qu’elle a désespérément besoin de lieux pour s’exprimer ?
Jean-Louis Colinet – Pour moi, l’un et l’autre ne s’excluent pas. Elle est riche mais elle a aussi besoin de lieux comme d’ailleurs d’encadrement, de soutien administratif, logistique, financier. Il y a actuellement une vrai explosion de la jeune création belge francophone mais cela doit aller de pair avec une compréhension de la part des structures d’accueil de l’intérêt de prendre part au processus C’est en tout cas ce rôle que nous voulons jouer. Car si nous sommes bien conscients qu’il est essentiel de soutenir le processus de création, nous pensons qu’il l’est tout autant que l’artiste puisse montrer son spectacle, le confronter à d’autres cultures, d’autres publics. De plus, soutenir cette création c’est faire parler de la Belgique, affirmer sa créativité (je préfère ce terme à celui d’identité). C’est d’autant plus important que ça dépasse les contours de la culture. La culture étant, selon moi, la vertu de la communauté, les artistes, les arts qui la porte, participent à son renouveau, au développement de la société même.

Kult – « Promotion d’artistes émergents, de la jeune création  » semble devenu un slogan démago, une phrase fourre-tout, qu’en est-il pour le Festival de Liège : n’est-ce pas aussi dans vos missions subsidiées ? Qu’est ce qui est concrètement réalisé ?
Jean-Louis Colinet – C’est vrai qu’à l’origine ça ne faisait pas partie de nos missions qui au début était surtout l’accueil de spectacles internationaux. Alors, même si bien sûr, aujourd’hui ça reste une dimension importante pour nous, nous nous sommes adjoint d’autres tâches car nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas qu’importer des spectacles, il fallait aussi en exporter, d’où l’idée de proposer des partenariats, des échanges. Car, il faut savoir que même un créateur qui a une certaine visibilité, des possibilités, bref pour qui tout va bien, devra attendre un certain temps avant de revenir avec quelque chose de nouveau. C’est pour briser ce mécanisme que nous mettons sur pied des collaborations avec d’autres festivals émergents, pour que ceux qui n’ont pas les moyens de créer ou de circuler puissent le faire en Fédération Wallonie Bruxelles, en Europe mais aujourd’hui, aussi de plus en plus grâce à nos échanges, dans le monde entier. Plus concrètement, bien que je pourrais citer plusieurs exemples, j’en donnerai deux marquants, indicateurs : Fabrice Murgia avec son spectacle Le Chagrin des Ogres et le Raoul Collectif avec Le signal du Promeneur (NDLR : le premier a été créé au Festival de Liège et l’autre y a présenté la première étape de leur travail). Tout deux ont connus un énorme succès et tourné dans le monde entier.

Kult – A l’heure de la rentabilité où il faut indubitablement remplir une salle, faire des entrées, etc. n’est-ce pas risqué de parier sur la découverte et la créativité ?
Jean-Louis Colinet – C’est une question qu’on ne se pose pas du tout dans l’industrie. Là, si tu n’est pas créatif, tu meurs. Ici, on est pas dans le même domaine mais l’art a pour essence même la création et la créativité est salutaire tant d’un point de vue éthique que sociétal. On peut même la voir comme une valeur, comme un élément essentiel à la construction du lien social. La culture est une vertu civique incontournable caractéristique de notre système. Au contraire, les dictatures sont elles fondées sur l’ignorance, le repli sur soi. Alors, à mon sens, investir dans la culture, la découverte, la créativité c’est sans conteste renforcer la démocratie.
En ce qui nous concerne plus particulièrement, je pense aussi que c’est ce qui fait le succès de nos éditions. Les spectateurs viennent voir, découvrir, sans pour autant être des passionnés ou des spécialistes, un théâtre d’aujourd’hui qui leur parle, qui explore des thématiques qui les concernent. Je pense que le Festival de Liège pose des choix politiques et poétiques qui les intéressent.

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