par Hélène Molinari, Delphine Rémi, Bilel Belkaid et Martha Regueiro

Prologue

SYNOPSIS :  Autour d’une table, une discussion s’entame. Elle porte sur le théâtre, sur l’écriture et la réécriture du réel, sur aujourd’hui. Elle s’enflamme à l’écho de « jeune création », théâtre émergent »…, des termes, un tantinet criards car bien que très en vogue, usés jusqu’au non sens par tant d’utilisation abusive. Tout à coup, la conversation se concentre : A Liège ? C’est idem. Tiraillé entre Théâtre de et à la Place, les créateurs de réputation audacieuse semblent faire face à la frilosité institutionnelle et politique. A cela, ne pouvons nous pas ajouter, malgré les envies, le manque de lieux ? D’opportunités ? Bref, la combinaisons de conditions favorables à la migration de notre imaginaire collectif ?

GENRE : Enquête

COSTUME : Actuels

DÉCOR : un sobre décor de bureau ou de salon

DISTRIBUTION :
ACTE 1 : Nancy Delhale, chargée des cours d’histoire et d’analyse du théâtre à l’ULg
ACTE 2 : Nathanaël Harcq, actuel directeur de l’ESACT – Jacques Delcuvellerie, professeur à l’ESACT et fondateur du Groupov à Liège
Serge Rangoni, directeur du  Théâtre de Liège – Jean-Pierre Hupkens, échevin de la Culture
ACTE 3 : Jean-Louis Colinet, directeur du Théâtre National de Belgique et du Festival de Liège
ACTE 4 : Michel Frenna, comédien et humoriste – Émeline Marcour, comédienne et metteuse en scène

SCÉNOGRAPHIE : Michèle Robin

AUTEURS : Hélène Molinari, Delphine Rémi, Bilel Belkaid et Martha Regueiro

ACTE 1 : PLANTER LE DÉCOR

Débuter un récit n’a rien de simple. Le nôtre voudrait vous emmener à la rencontre des artisans du théâtre contemporain liégeois, au cœur de leurs réalités créatives et de leurs préoccupations formelles. Mais avant toute tentative d’immersion dans cet intriguant univers, très loin encore de voir poindre personnages et costumes, il faut nous en faire une idée, marquer les éléments de l’action, planter le décor. Tentons-le à travers un entretien avec Nancy Delhalle, professeure à L’Université de Liège et spécialiste du théâtre contemporain.

Kult – (micro tendu) Comment se caractérise la création théâtrale aujourd’hui ?
Nancy Delhalle – Au niveau esthétique, c’est très varié, dans la mesure où les propositions, qu’il s’agisse de textes mis en scène ou de projets comme des créations collectives – un élément important qui se développe pas mal – sont de plus en plus abondantes. Ce qui me semble caractériser la création théâtrale d’aujourd’hui serait le souci du monde, de la société, et, comme dans d’autres disciplines d’ailleurs, l’engouement pour le documentaire. De manière plus générale, il faut également aussi le dynamisme d’artistes qui montent, développent, proposent des projets, fondent leurs propres structures et essayent de trouver une place sur la scène belge et internationale. C’est un profil en constant développement et très caractéristique d’une époque. Avant, lorsqu’ils sortaient des écoles, les artistes essayaient plutôt de trouver un contrat dans une production théâtrale. Ce n’est plus majoritairement le cas aujourd’hui. Par rapport aux générations précédentes, celle-ci a une manière d’être revendicative ou en tout cas de se structurer de façon plus autonome. C’est là une tendance qui se marque de plus en plus fort et qui change le paysage.

Kult – Y a-t-il une spécificité liégeoise ?
Nancy Delhalle – Je parlerais plutôt de tradition. Elle se marque dans les années 1970-1980 et est liée à l’histoire du Conservatoire de Liège, à un renouvellement de la formation. A partir de ce moment-là, on conçoit le travail de l’acteur comme une pleine responsabilité du projet. L’acteur devient créateur et non plus, comme c’était davantage le cas à l’époque, acteur interprète. Cette manière d’interroger la tradition en matière de pédagogie théâtrale, mais aussi de proposer aux gens qui sont en formation d’avoir un regard actif sur le monde, un regard créatif sans doute mais aussi un regard engagé est très marquée à Liège. Cela est à mettre en lien avec la façon dont l’École d’acteurs a construit son autonomie et sa structure institutionnelle en fonction d’un projet pédagogique, voire même idéologique bien précis.

Kult – Vous évoquez le Conservatoire de Liège, sa bonne réputation fait que beaucoup d’apprentis comédiens, même étrangers, viennent y étudier mais sans y rester après leur cursus. Comment l’expliquer ?
Nancy Delhalle – Que les gens partent de Liège est un phénomène assez clair aujourd’hui mais il faut prendre du recul, interroger la configuration, le paysage théâtral dans son ensemble. Le théâtre est un art vivant, un art qui se nourrit d’expériences, du regard sur le monde bien sûr mais aussi d’expériences d’autres créateurs. Il faut aussi s’y faire sa place, se placer dans un champ. Les questions sont donc peut-être celles-là : où est concentrée la « société théâtrale » ? Où se font les échanges ? Où sont les réseaux sociaux ? Et là, incontestablement, il y a un décalage majeur entre la capitale et la province.

Michèle Robin

Kult – On parle beaucoup, de « jeune création », de « théâtre ou d’artistes émergents » mais quelle place y a-t-il réellement pour eux à Liège? De l’extérieur, on a l’impression que « l’incontournable » Théâtre de Liège leur accorde une place relative (dans le sens où c’est surtout dans ses missions subsidiées) sans vraiment de réactions des autorités communales plus intéressées par la poudre aux yeux jetée par le bâtiment qu’à ce qui s’y programme. Qu’en pensez-vous ?
Nancy Delhalle – Il m’est difficile de poser les choses en ces termes car ce serait dualiser le terrain, entre d’un côté une grosse structure institutionnelle et, de l’autre, le reste. Or, je pense que c’est quand même plus complexe. On a effectivement construit un bâtiment luxueux, un symbole, un repère (notamment en termes d’architecture) dans la ville mais il y a aussi des contreparties à cela. Elles sont liées, entre autres, aux impératifs économiques qui obligent à maintenir un équilibre, à remplir les salles et par conséquent, à multiplier l’activité et peut-être, à jouer sur un certain nombre de valeurs sûres, susceptibles en tous cas d’amener un large public. Ensuite, en termes de budget, certes, le Théâtre de Liège est la deuxième structure de la Communauté Wallonie-Bruxelles et en ce sens, il a effectivement une puissance réelle. Celle-ci se traduit à travers l’action d’un programmateur, d’un directeur de structure mais ce n’est qu’un homme et ce sont ses choix. Ce qu’il ne faudrait pas oublier c’est que c’est le reflet d’une certaine politique culturelle plus générale. La vraie question à se poser, selon moi, est celle de la place, dans une telle politique ou à côté de celle-ci, de toute l’activité théâtrale moins reconnue. Cela pose le problème des processus de légitimation. Quelle place octroie-t-on aux propositions théâtrales venues des artistes qui sortent très nombreux des écoles et qui de ce fait sont en droit d’essayer de se faire une place dans le milieu et de chercher à rencontrer un public ? Et cette indéniable ouverture à la diversité passe-t-elle par une diversité d’espaces et de structures ou par l’ouverture d’un ensemble de structures à une diversité ? Enfin, pour répondre à votre première question sur la place, les lieux réels pour les créateurs à Liège. Il faut savoir que la question de la diversité des scènes est un vieux problème. A Bruxelles, depuis les années 1990, le panorama est devenu finalement assez complet avec une diversité d’espaces qui comprend aussi des lieux dédiés à la création plus émergente. C’est peut-être moins vrai ailleurs. Mais ailleurs, il y a quand même, et je pense que cela mériterait d’être interrogé à nouveau, les centres culturels. Quelle est la responsabilité des Centres culturels ? Comment fonctionnent-ils par rapport à la création théâtrale vivante ?

Kult – (Intrigué) Oui mais les Centres culturels ont-ils les moyens, le public adéquat pour jouer ce rôle là ?
Nancy Delhalle – Je crois qu’ils sont logés à la même enseigne que les théâtres établis. Ils doivent eux aussi remplir leurs salles, faire venir un public. Après, « comment s’y prendre ? » est une autre question finalement très peu posée. C’est pour cela qu’à mon sens il s’agit d’une question de politique culturelle. Nous sommes dans une période où les choses s’inversent : on a l’impression que c’est la culture qui doit se justifier d’exister et qui est sommée de trouver son public. Or, la culture – et donc le théâtre – vient de la société. Elle ne lui est pas proposée comme un produit, elle en émane. Il y a donc clairement des enjeux globaux comme, pour le dire vite, une culture à consommer ou à vivre…

Kult – Pour conclure, l’état de lieux que vous posé est plutôt sombre, non ?
Nancy Delhalle – (en infirmant de la tête)
Non, ce que je veux souligner c’est que le problème n’est pas univoque et qu’il s’agit plutôt d’une question de politique culturelle, théâtrale, globale. De plus, à partir du moment où le théâtre est obligé – et de plus en plus puisqu’on est dans une société qui évolue dans ce sens – d’être rentable et que sa rentabilité est mesurée en termes de public, se pose inévitablement la question de la place du théâtre dans les représentations mentales du public potentiel. Il y a, on l’oublie trop souvent, un public qui ne va pas au théâtre ou pour qui ça ne représente absolument rien. Quelle image faisons-nous passer du théâtre ? Et, pour faire exister davantage le théâtre, non pas tant dans la ville ou dans la Cité, mais dans les mentalités, la responsabilité est collective : chez les artistes, chez les médiateurs, chez les intellectuels, chez les journalistes. Loin de faire un constat négatif, je crois surtout qu’il y a du travail à faire, une diversité à déployer mais pour cela, il ne faut peut-être pas s’arrêter à des a priori, il faut aussi, aller voir quels sont les enjeux, les obligations et la réalité du public. Ça c’est un vrai travail.

ACTE 2 : JEUNES CRÉATEURS : SAUVE QUI PEUT ?

En Belgique, le théâtre professionnel et l’enseignement supérieur artistique sont très cloisonnés, comme si la formation d’acteur n’était pas un moteur essentiel du secteur. L’ESACT – école supérieure d’acteur –, qui propose un cycle bachelier en trois ans et un cycle master en un an, accueille 85 étudiants en moyenne, n’échappe pas à la règle et rares sont ceux qui restent à Liège pour y faire carrière.

Cette année, 140 candidats se sont présentés au concours d’entrée de l’ESACT, pour une vingtaine de places. Des Belges et beaucoup d’étrangers (France, Italie, Suède, etc), venus pour profiter d’une formation reconnue et d’une pédagogie originale, laissant beaucoup de place à la création et l’innovation. Nathanaël Harcq, actuel directeur de l’ESACT, a ainsi intégré au cursus les « solos carte blanche » : « Notre idée c’était très clairement de faire en sorte qu’ils puissent aussi répondre aux exigences des créateurs de spectacles, des metteurs en scène, des réalisateurs aujourd’hui, mais aussi travailler à se rendre capable de créer et porter leur propre oeuvre. Cette école est aussi connue pour rendre ses élèves insatisfaits du théâtre tel qu’il se pratique et pour pouvoir imaginer d’autres théâtres. Donc la question c’était comment faire en sorte que nos étudiants, ceux qui le peuvent et ceux qui le veulent, puissent dans le cadre de l’école se former à la création de spectacles. »

Une école, une réputation

Certains de ces « solos », imaginés à l’intérieur de l’ESACT, deviennent parfois des projets professionnels, comme Entre rêve et poussière, Pourquoi Eve vient-elle chez Adam ce soir ?, Black Bird. «  Le signal du promeneur est un projet qui a énormément tourné, qui est porté par le Raoul collectif, qui a été joué en Avignon, c’est un projet qui est venu au monde dans le cadre de ces solos cartes blanches. Donc les gens se disent : « Tiens, d’où çà vient ? » Il y a quelque chose dans la culture de l’école qui fait que très majoritairement nos lauréats n’ont aucun problème à dire qu’ils viennent de Liège, de l’ESACT, ils n’ont aucun problème avec cette identité-là. Les gens sont curieux et se disent : « ça m’intéresse de venir me former à Liège parce que j’aime bien ce spectacle-là. » L’ESACT s’est donc forgé au fil des ans une certaine réputation. Pourtant, les liens entre l’école et le Théâtre de Liège ne sont pas aussi évidents. Le Signal du promeneur, malgré son succès international, n’a jamais été programmé par l’institution. Beaucoup d’acteurs issus de l’école ont et font de grande carrière comme Fabrice Murgia ou encore Olivier Gourmet pour les plus connus. Jacques Delcuvellerie est professeur à l’ESACT et fondateur du Groupov à Liège : « Il s’est retrouvé sur les écrans de cinéma des étudiants issus de l’école qui réussissent merveilleusement bien, sur les scènes nationales et internationales, par exemple avec le Raoul collectif. Ce qui a fait qu’on a maintenant une réputation, tout ça dans l’indifférence toujours de l’endroit où on est. »

RÉACTION : « Il y a une forme d’injustice et de fantasme à l’encontre du Théâtre de Liège« , Jean-Pierre Hupkens, échevin de la Culture.

Il y a de la part de la Ville un soutien à la création artistique de manière générale mais dans le secteur des Arts de la scène bien que nous soutenions une quantité importante d’autres théâtres – évidemment dans des proportions moindres – le cœur de notre intervention reste le Théâtre de Liège. Notre politique vise à faire de ce dernier un point d’encrage ou d’appui pour toute une série de compagnies, troupes, lieux, … via des coproductions, des accueils ou des échanges logistique. Nous travaillons par exemple sur la mise en place d’un grenier à costumes. Il faut aussi rappeler que dans ce secteur, la Ville n’est pas tout. Il y a une fonction importante assurée par le Conservatoire, la Province et bien entendu la Communauté française. En ce qui concerne le Conservatoire, un lien très clair est établi notamment via des rencontres régulières entre ce dernier et le Théâtre de Liège, entre les directions des deux institutions. Je pense donc que les choses se déroulent de manière satisfaisante. On en trouve d’ailleurs trace dans la programmation du Théâtre de Liège elle même. Il faut regarder les choses en face, les chiffres. Des créations et des accueils, il y a en a. Ça c’est la réalité ! Alors maintenant, il y a énormément d’étudiants qui sortent chaque année des écoles et ce serait complètement utopique de penser qu’on pourrait leur donner à tous un débouché ici à Liège et sur le budget de la Ville. Mais je crois aussi qu’il y a une forme d’injustice et de fantasme à l’encontre du Théâtre de Liège qui est accusé de tous les maux. D’autres part, il y a un milieu, et vu l’orientation de vos questions vous en êtes quelque part représentante, qui porte cette idée qu’on est ici déficient. Je pense que c’est partiellement faux. On a pas d’autres choix – ou alors j’aimerais beaucoup qu’on m’explique lesquels – que de nous inscrire massivement au côté du Théâtre de Liège parce que c’est l’institution phare locale et que si ça disparait, la question sera définitivement réglée. Nous n’allons quand même pas liquider le théâtre généraliste pour en faire uniquement un lieu de soutien à la création. Évidemment qu’il faut la soutenir mais il faut quand même avoir une autre politique à côté. On devrait revendiquer l’existence d’un lieu comme celui-ci mais au lieu de ça on est dans un espèce de combat d’arrière garde et de rancœur macérée. Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que la succession de Serge Rangoni est en train de se jouer, peut-être que c’est une question de personnes, peut-être que c’est dans l’ère du temps (on a connu ça il y a quelque temps avec le secteur des arts plastiques). Est si c’est significatif de quelques chose, qu’on m’explique de quoi, parce quand je prends le temps – et je vous assure que je l’ai pris – de rencontrer différents acteurs, de les réunir autour d’une table, je n’ai pas les réponses, en tout cas elles ne sont pas claires. 

Reconnaissance internationale, ignorance locale
De ses anciens étudiants, Jacques Delcuvellerie peut compter sur les doigts d’une main ceux qui sont restés à Liège après l’école : « Plus personne ne trouve qu’il y a la moindre raison de rester ici. » Nathanaël Harcq fait le même constat et pose la question : « Que fait-on pour que les lauréats de l’ESACT puissent envisager de construire leur carrière artistique à partir de Liège ? » Pourtant, avec le nouveau Théâtre de Liège et une cinquantaine de spectacles proposés cette saison, on pourrait penser que certaines opportunités s’offrent aux jeunes diplômés. « Oui, Liège a la chance d’avoir un nouveau théâtre, la chance qu’on y propose un certain nombre de choses intéressantes, mais elle est cette chose unique, centrale, qui ne veut pas, non pas co-gérer sa maison, mais co-gérer l’ambition théâtrale à Liège. Avec la Ville aussi, c’est triste, généralement triste, misérable. Et ça a des répercussions, nombreuses. La route vers la France et Bruxelles est grande ouverte », analyse Jacques Delcuvellerie. Le directeur de l’ESACT a été aussi « choqué que l’ouverture du nouveau théâtre propose un projet dans lequel aucun partenaire de près ou de loin n’est lié à l’école, aucun des acteurs, pas même le metteur en scène. Qu’est ce que ça raconte ? Dans un bâtiment dans lequel l’école a travaillé pendant 15 ans, avant que le Théâtre de la Place déménage. Alors c’est une école reconnue à un plan national et international, pour le moment c’est une école qui est vivante, disons le comme ça, et de manière singulière, et ça se sait plus ailleurs qu’à Liège. » Jusqu’à l’année dernière, il y eut pas mal de gronde dans le milieu. On reprochait notamment à la direction du Théâtre de Liège de ne pas favoriser la création liégeoise. Cette année, douze projets ont été accueillis, mais avec très peu de représentations (deux ou trois), ce qui ne laisserait jamais le temps de se faire connaître ou de trouver son public. Serge Rangoni, directeur du Théâtre de Liège, ne partage pas ces critiques. Pour lui, les collaborations avec l’ESACT ou l’ULg sont « intenses et soutenues », pour preuve, toute une série de spectacles programmés ou co-produits. « Je fais le maximum pour cette maison et le plus possible pour les compagnies et les acteurs, poursuit-il. Mais nous avons tous nos objectifs et nos contraintes. De là à dire qu’on va tout mettre ensemble, c’est compliqué. Il y a effectivement un monopole, avec un théâtre (le Théâtre de Liège, ndlr) qui a pignon sur rue. Mais j’essaye de soutenir l’ouverture, par exemple en apportant notre soutien au projet de la Halte. Favoriser les alternatives, ça je comprends. »

Autre marque de désintérêt, pour l’ESACT, au niveau de la Ville de Liège cette fois, son absence du Projet de Ville 2012-2022. Nathanaël Harcq avait écrit en réaction une lettre à l’attention du bourgmestre et de ses conseillers communaux, datée du 8 avril 2013 : « Nous ne comprenons pas les relations que la Ville construit avec ses artistes de théâtre. Nous ne voyons pas quelles peuvent-être nos perspectives à Liège. Nous nous sentons abandonnés et niés. […] depuis plusieurs années maintenant, la très grande majorité des artistes (nos anciens étudiants) quittent rapidement Liège et migrent vers Bruxelles. En dépit d’innombrables efforts de notre école, l’ESACT, l’Ecole Supérieure d’Acteurs du Conservatoire royal de Liège, ils se rendent bien compte que rien n’est fait pour qu’il leur soit envisageable de développer leur carrière professionnelle à partir de Liège. Nous assistons à une véritable fuite des talents, des corps et des cerveaux. Liège se paupérise et refuse de le voir. » Il cite également les trois dernières entreprises artistiques belges francophones à avoir été officiellement invités au Festival d’Avignon, toutes les trois liégeoises : Arsenic, le Corridor et le Groupov : « Liège l’ignore. » Nathanaël Harcq se montrait alors déjà très critique envers la politique culturelle menée, en appelant la Ville et les institutions à prendre leurs responsabilités : « Dans son projet ville 2012-2022, en matière de théâtre professionnel, Liège semble vouloir concentrer ses forces sur le seul Théâtre de la Place. Alors qu’il est démontré que cette seule institution ne peut suffire à faire de notre ville un terreau propice à encourager nos créateurs à y initier leur pratique. […] Le Théâtre de la Place, sur lequel Liège semble se concentrer exclusivement, a démontré depuis longtemps son incapacité à soutenir de manière structurante la grande école liégeoise de théâtre. […] Ce n’est pas en concentrant les moyens vers la seule grande institution que l’on pourra assurer aux artistes les conditions nécessaires à la réalisation de leurs oeuvres avec et pour les publics. »

Appel aux alternatives

Les liens qui sembleraient organiques et légitimes entre la formation (ESACT) et l’institution centrale (la Ville et le Théâtre de Liège) n’ont jamais vraiment existé à Liège, créant un contexte où chacun évolue dans son coin, sans ambition théâtrale commune. Ce qui n’est pas forcément un problème pour Nathanaël Harcq : « Je crois qu’il y a une nécessité que les écoles soient en rupture. Je suis contre l’affirmation qui serait que les écoles doivent préparer des gens pour le monde tel qu’il est, qu’elles doivent préparer des gens qui s’intègreront dans le monde professionnel tel qu’il est. Liège a un besoin, et un besoin extrêmement urgent d’alternatives au seul Théâtre de Liège. C’est complètement incroyable sur le plan européen qu’une ville d’une telle population se satisfasse d’un seul théâtre professionnel de programmation et de création de spectacles. C’est très rare en fait. Le Théâtre de Liège est de plus en plus un lieu de programmation de spectacles, c’est à dire un lieu d’achat et de vente mais moins un lieu de fabrique. Or pour que des artiste puissent désirer construire des œuvres à partir de liège il faut qu’ils puissent fabriquer des spectacles à Liège et pas seulement les jouer. » Et la réponse à ce manque n’a pas attendu les institutions et les pouvoirs publics pour se lancer. D’abord avec l’asbl Théâtre et Publics, centre de recherche au sein de l’école, qui se posait la question des publics, et donc de la formation en continu : qu’est-ce qu’on fait avec quelqu’un à qui on a donné un diplôme, son insertion professionnelle, formation aux outils juridiques, etc. « Tout ça n’est encore pas tout ce qu’il faudrait faire, donc on a pris une autre initiative, la Chaufferie acte 1 », ajoute Jacques Delcuvellerie. Ce projet, qui s’installera au Val Benoît, a pour ambition de construire pour chaque création les conditions de productions qui lui sont nécessaires, un lieu de fabrique de spectacles. « Il faut espérer que la dynamique nouvelle que la Chaufferie essaye d’enclencher permette de créer un lien entre les jeunes compagnies, les démarches d’insertion, bon gré mal gré avec l’institution centrale, d’optimaliser les moyens de création, de façon concertée et collaborative. S’il n’y a pas les moyens de le faire, mais ça serait très dommage, avec des institutions en place, il faudra trouver le moyen d’exister autrement, ou avec d’autres. »

ACTE 3 : REAL LIFE

MICHEL FRENNA, comédien et humoriste liégeois vivant à Paris. En tournée avec son one-man show « Entretien d’Embauche ».

Quand tu sors de l’école c’est assez difficile de jouer. Si tes études t’apprennent à être créatif, tu n’y apprend pas les codes pour avancer dans le milieu, elles ne te montrent pas vraiment le chemin qui te conduira à la scène et donc forcément les chances d’arriver jusque là sont assez minces. Personnellement, après mon cursus, je me suis dit :  »puisqu’on ne me propose pas du boulot, je vais m’en proposer moi même ». Parce que si tu veux travailler dans le monde du spectacle, tu dois être vu et pour être vu, il te faut du travail, c’est un cercle vicieux.

Bien que Liège se développe énormément actuellement, que ce soit au niveau de l’humour ou du cinéma, ce n’était pas le cas quand j’ai décidé de partir pour Paris. Là, tu as des possibilités que tu n’as pas ici. Tu peux trouver des lieux pour jouer ton spectacle 80, 100 fois de suite, faire des rencontres incroyables. Et puis, il n’y a rien à faire « Paris » ça garde quelque chose de magique.

Mon rêve serait de vivre pleinement de mon art parce que là, disons que plus que d’en vivre, j’en galère. C’est un peu difficile de prévoir de quoi demain sera fait, tout ce que j’espère, c’est pouvoir continuer à faire ce que j’aime longtemps sans brader mon plaisir. Quel regard je pose sur mon époque ? Je pense que de nos jours l’argent a pris le pas sur l’artistique. Prenons l’Olympia par exemple, c’est pour moi un lieu mythique, voire symbolique, or aujourd’hui, tu peux y jouer sans avoir de talent, si tu as l’argent tu la loue. Aujourd’hui, on ne te dit plus :  »je t’aime bien alors je vais t’engager » mais plutôt :  »je vais t’engager parce que tu vas me rapporter ». Le comédien est devenu une valeur financière plus qu’artistique. Pourquoi croyez-vous qu’il y ait tant de présentateurs faisant des one-man show ? Tout simplement parce que leurs visages sont connus. Aujourd’hui, on ne prend plus de risque. Dans le cinéma, par exemple, je suis étonné par le nombre de remake et non, ce n’est plus l’apanage des américains. J’ai aussi remarqué ça à Avignon où j’ai trouvé le public bien moins enclin à la découverte. Parce que aujourd’hui mettre 10 euros pour un spectacle ce n’est pas si évident, on préfère donc les mettre dans une valeur sûre, quelque chose que l’on connaît déjà plutôt que de découvrir.

ÉMELINE MARCOUR, jeune diplômée. Elle a étudié 3 ans à Liège avant de terminer sa dernière année à Bruxelles. Aujourd’hui, elle défend son premier projet sur le thème de l’identité créé dans le cadre de son cursus « Je suis qui tu es » qu’elle a écrit et mis en scène.

Je pense que la première question à se poser en sortant de l’école c’est :  »qu’est ce que je veux faire : être acteur créateur, metteur en scène ou comédien ? ». En fonction de cela, tu te diriges vers des structures qui te permettent de passer des auditions, d’entrer dans le réseau, vers des (petits) festivals, des rampes de lancement qui te permettent d’affirmer ton identité, ton univers. En tant que comédien, je pense aussi qu’il est très important de se demander jusqu’où on est prêt à aller pour défendre un projet qui n’est pas le mien. Concernant mon parcours scolaire, j’ai fait mes trois premières années d’études au Conservatoire de Liège mais ma dernière année j’ai choisi de la faire à la Capitale. Pas vraiment pour des raisons d’opportunités plus grandes à Bruxelles mais plutôt parce que les deux villes n’ont pas la même manière d’envisager le théâtre. Je trouvais donc ça enrichissant, complémentaire. De plus, à Liège, il y a une pédagogie très précise, on forme plutôt des acteurs créateurs, des porteurs de projets. Sans renier mes acquis, j’ai eu besoin de m’en détacher pour explorer les choses de manière plus libre. C’est très délicat pour moi de dire de quoi je vivrai demain. Ce que je sais c’est que je ne suis pas prête à tout accepter, je ne veux pas brader mon plaisir mais défendre de vrais projets de société, un projet auquel je crois. Quel regard je porte sur mon époque, ma génération ? Je pense que ce qui nous caractérise c’est la recherche. Je pense qu’on a envie d’emmener le théâtre dans d’autres lieux, l’investir sous de nouvelles formes mais n’est-ce finalement pas propre à chaque génération ?

ACTE 4 : FACTORY, UN LABOFESTIVAL

Au cœur de l’édition 2015 du Festival de Liège, un autre festival : FacTory. Trois jours -du 19 au 21 février – pour découvrir les projets d’artistes et de compagnies belges. Mis sur pied en collaboration avec l’incubateur d’entreprises, La Chaufferie–Acte11, FacTory a un double objectif : permettre aux créateurs de présenter une étape de travail et de se confronter à un vrai public, d’une part, et d’autre part se montrer à des professionnels et trouver des canaux de diffusion. L’occasion pour Kult d’interroger Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège, sur l’intérêt d’une telle démarche.

factory

Kult – Pour Factory, Le festival de Liège, s’est associé à La Chaufferie- Acte 1, pourquoi ?
Jean-Louis Colinet – D’abord, parce que nos objectifs sont complémentaires. La Chaufferie aide les artistes émergents pour tout ce qui entoure la création : la recherche de moyens, le soutien logistique, le développement et la mise en réseau des projets. Nous, de notre côté, nous nous occupons de l’autre pan : le processus de création en lui-même et l’aide à la diffusion des créateurs belges francophones. Ensuite, les personnes qui gèrent La Chaufferie sont des vieux compagnons de route. Cette association continue couvrant toute la filière théâtrale – et dont le Festival est, en fin de processus, la fenêtre ouverte – était donc naturelle.

Kult – Pourquoi soutenir la jeune création belge francophone : parce qu’elle est riche ou parce qu’elle a désespérément besoin de lieux pour s’exprimer ?
Jean-Louis Colinet – Pour moi, l’un et l’autre ne s’excluent pas. Elle est riche mais elle a aussi besoin de lieux comme d’ailleurs d’encadrement, de soutien administratif, logistique, financier. Il y a actuellement une vrai explosion de la jeune création belge francophone mais cela doit aller de pair avec une compréhension de la part des structures d’accueil de l’intérêt de prendre part au processus C’est en tout cas ce rôle que nous voulons jouer. Car si nous sommes bien conscients qu’il est essentiel de soutenir le processus de création, nous pensons qu’il l’est tout autant que l’artiste puisse montrer son spectacle, le confronter à d’autres cultures, d’autres publics. De plus, soutenir cette création c’est faire parler de la Belgique, affirmer sa créativité (je préfère ce terme à celui d’identité). C’est d’autant plus important que ça dépasse les contours de la culture. La culture étant, selon moi, la vertu de la communauté, les artistes, les arts qui la porte, participent à son renouveau, au développement de la société même.

Kult – « Promotion d’artistes émergents, de la jeune création  » semble devenu un slogan démago, une phrase fourre-tout, qu’en est-il pour le Festival de Liège : n’est-ce pas aussi dans vos missions subsidiées ? Qu’est ce qui est concrètement réalisé ?
Jean-Louis Colinet – C’est vrai qu’à l’origine ça ne faisait pas partie de nos missions qui au début était surtout l’accueil de spectacles internationaux. Alors, même si bien sûr, aujourd’hui ça reste une dimension importante pour nous, nous nous sommes adjoint d’autres tâches car nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas qu’importer des spectacles, il fallait aussi en exporter, d’où l’idée de proposer des partenariats, des échanges. Car, il faut savoir que même un créateur qui a une certaine visibilité, des possibilités, bref pour qui tout va bien, devra attendre un certain temps avant de revenir avec quelque chose de nouveau. C’est pour briser ce mécanisme que nous mettons sur pied des collaborations avec d’autres festivals émergents, pour que ceux qui n’ont pas les moyens de créer ou de circuler puissent le faire en Fédération Wallonie Bruxelles, en Europe mais aujourd’hui, aussi de plus en plus grâce à nos échanges, dans le monde entier. Plus concrètement, bien que je pourrais citer plusieurs exemples, j’en donnerai deux marquants, indicateurs : Fabrice Murgia avec son spectacle Le Chagrin des Ogres et le Raoul Collectif avec Le signal du Promeneur (NDLR : le premier a été créé au Festival de Liège et l’autre y a présenté la première étape de leur travail). Tout deux ont connus un énorme succès et tourné dans le monde entier.

Kult – A l’heure de la rentabilité où il faut indubitablement remplir une salle, faire des entrées, etc. n’est-ce pas risqué de parier sur la découverte et la créativité ?
Jean-Louis Colinet – C’est une question qu’on ne se pose pas du tout dans l’industrie. Là, si tu n’est pas créatif, tu meurs. Ici, on est pas dans le même domaine mais l’art a pour essence même la création et la créativité est salutaire tant d’un point de vue éthique que sociétal. On peut même la voir comme une valeur, comme un élément essentiel à la construction du lien social. La culture est une vertu civique incontournable caractéristique de notre système. Au contraire, les dictatures sont elles fondées sur l’ignorance, le repli sur soi. Alors, à mon sens, investir dans la culture, la découverte, la créativité c’est sans conteste renforcer la démocratie.
En ce qui nous concerne plus particulièrement, je pense aussi que c’est ce qui fait le succès de nos éditions. Les spectateurs viennent voir, découvrir, sans pour autant être des passionnés ou des spécialistes, un théâtre d’aujourd’hui qui leur parle, qui explore des thématiques qui les concernent. Je pense que le Festival de Liège pose des choix politiques et poétiques qui les intéressent.