par Hélène Molinari, Delphine Rémi, Bilel Belkaid et Martha Regueiro

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[nextpage title= »Les clés du Garage (version complète) » ]

Les Clés du Garage (Part 1 – Kult #13 // Rentrée 2013)

                                                                                     par Laurent Deger

Si vous écoutez du rock alternatif et lisez de temps en temps des chroniques musicales, vous avez sans doute remarqué une utilisation plutôt pléthorique du terme « Garage ». Dès qu’un groupe aligne énergiquement trois accords rock avec une production pas trop léchée, il est en effet directement et parfois hâtivement estampillé garage. Il nous a paru intéressant de faire un bref historique de ce mouvement né dans les années 60 aux USA et déjà à l’époque influencé par quantité de styles.

1963, le succès du rock’n’roll et de la surf music, très à la mode depuis 1961, commence à décliner aux Etats-Unis. C’est alors qu’apparaissent spontanément des centaines de groupes, pour la plupart issus du Midwest, qui vont proposer une forme de rock « sale », simplifié et cru, produit de façon sommaire avec du matériel rudimentaire comme si l’enregistrement avait été réalisé dans un garage. Le nom viendrait aussi du fait que ces formations de teenagers répétaient pour la plupart dans les garages de leurs parents. Et il est vrai, même si on a tendance à généraliser, que la plupart des groupes étaient composés d’adolescents autodidactes racontant dans leurs chansons leurs déboires au collège et leurs histoires d’amour ratées à cause de méchantes filles.
Cet amateurisme des protagonistes, le côté direct et peu produit d’une musique tournant sur trois accords sans arrangements compliqués, cette énergie permanente et pas forcément maîtrisée (il faut que cela sonne sauvage) et ces chants souvent hurlés se retrouveront plus tard dans le punk, style fortement influencé par les premières formations garage. Des groupes comme les Stooges, les MC5 (également originaires du Midwest) ou les New York Dolls feront en quelque sorte le pont entre les deux styles à la fin des sixties et dans les seventies. Iggy Pop tire d’ailleurs son surnom des Iguanas, le premier band avec lequel il s’est produit et qui était 100% garage. Car les années phare de la première génération garage se terminent brutalement en 1968. La plupart des formation disparaissent en effet décimées par la guerre du Vietnam ou délaissées par des musiciens qui ont appris à jouer et se tournent vers des styles plus complexes (psychédélisme, début du hard-rock voire du prog-rock). Bon nombre cessent aussi leurs activités musicales et prennent des jobs plus rémunérateurs afin de faire vivre leurs familles.

British Invasion

Mais revenons aux débuts. Un des aspects intéressants du Garage est qu’il est profondément influencé par la British Invasion. Ce terme est alors utilisé par des journalistes américains pour qualifier l’introduction massive de groupes britanniques sur leur sol en ce début des sixties. Apparait alors ce phénomène de balancier permanent dans l’histoire de la musique populaire contemporaine entre Grande-Bretagne et USA. Car les Beatles, Stones, Kinks, Animals ou autres Yardbirds inventent à partir de 63 une musique qui trouve son inspiration dans la musique américaine : le rock’n’roll, le rhythm & blues et même la soul de la Motown. Et le garage va emprunter les bases rythmiques de ces musiques britanniques naissantes telle la pop : des compositions simples, des morceaux à la structure épurée, des voix en chœur sur lesquelles ils placent souvent de la reverb. L’utilisation abondante voire excessive des effets est d’ailleurs est des marques de fabrique du style. Inventée dans les années 50, la distorsion est omniprésente grâce notamment à la légendaire pédale fuzz (le guitariste Link Wray, une des grandes influences des premiers groupes de garage serait le premier à avoir utilisé délibérément la distorsion. Jusque-là les concepteurs d’amplis déconseillaient de trop jouer sur les réglages de gain afin de ne pas altérer la clarté du son). Enfin, ces formations se distinguent par la présence d’un orgue électronique bon marché au son agressif et bourdonnant tels que le mythique Farsifa ou le Vox. Le Hammond, considéré comme bourgeois et de toute façon bien trop onéreux pour des bourses étudiantes, est vomi par la communauté garage, ses sonorités étant bien trop jolies et agréables. Dans le prochain numéro, nous évoquerons les principaux groupes de garage et nous remonterons le temps pour voir l’évolution de ce style qui connut plusieurs revival…

The Sonics (Part 2 – Kult #14 // déc2013-janv 2014)

Deuxième volet de notre histoire du garage. Par garage, on entend bien évidemment ici ce style de musique qui est né aux USA dans les premières années des sixties proposant un rock brut et énergique très peu produit. Mais le terme est également utilisé pour qualifier une des premières musiques électroniques vouées à la danse : la Garage House. Apparue au début des années 80 et légèrement antérieure à la House Music produite à Chicago, elle tient son nom d’une célèbre boîte de nuit new-yorkaise, le Paradise Garage. Le terme sera encore repris dans les années 90 en Angleterre avec l’apparition du UK Garage, un style qui évoluera notamment vers la dubstep ou la bassline, et de sa variante le Speed Garage plus influencé par le reggae et la jungle.

Cette précision faite, retournons à nos rockeurs. La première génération ne sait pas qu’elle fait du garage. Comme souvent dans l’histoire de la musique, le terme est inventé plus tard. En effet, dans les années 70, les critiques musicaux vont créer la dénomination Garage-Rock et parlent également de « Punk Sixties » pour distinguer les précurseurs de la nouvelle génération qui pointe le bout de son épingle à nourrice. Comme nous l’avons vu dans la première partie, la filiation entre les deux époques est évidente. Avec le garage, naît l’idée que chacun, avec un minimum de pratique, peut faire partie d’un groupe. Cet amateurisme revendiqué se retrouve dans le punk. Mais il y a évidemment bien plus de naïveté et d’insouciance chez ces adolescents des golden sixties dont la préoccupation est d’abord de jouer du rock’n’roll, d’épater les copains, de séduire les filles et de prendre du bon temps. Un des morceaux qui a le plus influencé le garage, « Louie, Louie« , fut composé en 58 par Richard Berry et repris par quantité de groupes (on compte quasi 2000 reprises de ce qui est à présent considéré comme un standard de la musique américaine). Particulièrement facile à jouer et avec un texte inaudible qui alimenta la rumeur d’un texte pornographique (il y eut même une enquête de la FBI), c’est alors la chanson parfaite pour les beuveries étudiantes. Parmi les différentes versions de ce tube, il faut signaler celle des Wailers (souvent appelé les Fabulous Wailers afin de ne pas les confondre avec le band de Bob Marley) qui sont souvent considérés comme le premier groupe de Garage. Leur style, du R’N’B avec saxophone croisé avec du rock’n’roll à la Chuck Berry, va poser les bases du son de toute la production du nord-ouest des USA et de la ville principale, Seattle, en particulier. Ils sont l’influence principale des Kingsmen, auteurs de la reprise la plus connue de Louie Louie, mais surtout des Sonics qui sont originaires de la même petite ville, Tacoma.
Ces derniers sont le groupe de garage par excellence. Pierres angulaires du style, leurs deux premiers albums « Here Are The Sonics » et « Boom » sortis en 65 et 66 restent des références incontournables pour les groupes actuels. Ils marquent incontestablement un tournant dans l’histoire de la musique car il auront également un influence majeure sur le punk et le hard-rock.

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Les Sonics (le nom vient de l’expression « sonic boom » en référence à l’usine Boeing toute proche) vont conquérir le cœur des ados de Seattle en proposant un son bien plus sale et brutal que celui des groupes du moment. Ils sortent leur premier single « The Witch » en novembre 64 qui va vite devenir un tube local grâce à un DJ qui ne cesse de le faire tourner dans les soirées. Il n’est pourtant pas diffusé sur les ondes à cause de ses paroles jugées misogynes et « trop bizarres ». Cela n’empêchera pas sa vente massive. Il reste d’ailleurs le 45 tours local le plus vendu de l’histoire du nord-ouest américain (25000 exemplaires sont alors écoulés dans la région).
Pour obtenir ce son agressif et hyper saturé, ils enregistrent sur un deux-piste avec notamment un seul micro pour capter tout le kit de batterie (ce qui lui donne une violence incroyable pour l’époque). On raconte même que, pour obtenir un effet « live », le groupe a détruit le faux-plafond du studio dans lequel ils enregistraient leur premier album. Ce ne sera pas leur seule détérioration puisque c’est carrément l’insonorisation du local qu’ils explosent pendant les prises du pré-stoogien « Bloom », à force de pousser leurs amplis au maximum (amplis qu’ils trafiquent d’ailleurs en y insérant toute une série d’objets).
Les Sonics se sépareront en 68 après un décevant troisième album. Leur charismatique chanteur et leader, Gerry Roslie, relancera le projet avec d’autres musiciens en 1980. Il est vrai qu’à l’époque, leur discographie est encensée par bon nombre de groupes punk comme Dead Kennedys, The Cramps, The Dead Boys ou The Fall. Ils seront aussi cités par la scène grunge (Kurt Cobain et Mudhoney en tête) puis par des artistes actuels comme Jack White ou James Murphy. Ils demeurent le garage band le plus repris de l’histoire et notamment par les groupes de Revival Garage dont nous parlerons la prochaine fois…

 

The Nuggets (Part 3)

Troisième volet de notre histoire du Garage, ce style musical qui a traversé les décennies renaissant régulièrement de ses cendres. Rappelons pour ceux qui n’avaient pas suivi les épisodes précédents que ce style musical apparait au début des années 60 aux USA. Influencés par les groupes anglais comme les Beatles, les Stones et les Kinks, des centaines de petits bands locaux vont voir le jour. En grande majorité autodidactes, ils proposent un rock « sale », énergique, sans réelle production. Une musique qui plait énormément aux étudiants des golden sixties et qui va traverser les époques malgré quelques années de vaches maigres.

A partir de 1968, le Garage passe en effet un peu de mode et perd une partie de ses protagonistes et de son audience. Le public se passionne alors pour des styles bien plus produits, joués par des musiciens professionnalisés à la technique impressionnante comme le hard-rock ou la musique progressive. Toutefois, des groupes comme les Stooges, MC5 puis les New-York Dolls et les Ramones conservent un esprit garage. Leur musique est juste plus agressive et moins naïve. Ils feront la liaison avec un style tout aussi direct, le Punk Rock. L’Histoire les retient d’ailleurs comme les précurseurs de ce genre qui déferlera sur un monde en crise dans la deuxième partie des années septante. L’agitation politique et sociale s’accroît de plus en plus due notamment à une nouvelle crise économique. Les golden sixties, l’idéal hippie, la foi inébranlable en l’avenir ont laissé place à une inquiétude grandissante.

Le mouvement punk va naitre de ce besoin de la jeunesse d’exprimer sa colère et ses peurs.

Cette nouvelle scène qui recherche à nouveau l’énergie brute, revendique l’amateurisme et le DIY, qui vomit par conséquent la technicité prétentieuse des artistes en place, ne peut évidemment que ressentir de la sympathie pour les premiers garage bands. Ces derniers vont alors ressortir des tiroirs et conquérir la nouvelle génération grâce au travail de quelques collectionneurs. La première sortie en 1972 de ce qui constitue encore la meilleure compilation de garage sixties, Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, ne passionne donc pas les foules. Oeuvre de Lenny Kaye, qui, deux ans plus tard, deviendra le guitariste de Patty Smith, elle regroupe des singles plus ou moins obscurs de beat-music, de garage et des pionniers du rock psychédélique. Un style qu’Elektra, le label sur lequel apparaît les Nuggets (que l’on peut traduire par « pépites »), défend depuis 1966. La musique doit beaucoup à cette structure née à l’aube des fifties qui abritera des groupes légendaires comme les Doors, Love, Stooges ou MC5 mais également des artistes importants comme le bluesman Paul Butterfield, le regretté Tim Buckley (le papa de Jeff) ou les protest singers Phil Ochs et Tom Paxton. Mais nos pépites ne seront pas longtemps ignorées. Elles sont rééditées en 76 et trouvent enfin leur public. La fin des seventies voit en effet un regain d’intérêt pour le rock des années 60. Le punk naissant reconnait alors dans ces groupes de garage méconnus une démarche musicale similaire à la sienne. En toute logique d’ailleurs, puisque le terme punk rock apparaît pour la première fois…sur la notice de la pochette de la compilation. Dix ans plus tard, de nombreux groupes de la scène grunge revendiqueront également cette parenté.

Laurent art

Depuis lors, ce double album devenu mythique a connu plusieurs rééditions et engendré un engouement sans cesse renouvelé pour les anthologies regroupant des morceaux de garage et de rock psychédélique enregistrés, pour la plupart, entre 65 et 68. En effet, plusieurs maisons de disque exploitèrent successivement le filon des pépites. Pas moins de Quinze albums de Nuggets sortirent en 84 et 85. Puis, le label Rhino reprit le flambeau à la fin des années 90 en republiant la compilation originale sous la forme d’un coffret de 4 CD. Le succès fut tel qu’il engendra la sortie de 5 autres box sets qui permirent de ressortir des oubliettes quantité de groupes non-américains (Lenny Kaye s’étant principalement concentré sur les formations de son pays). Ce fut aussi l’occasion d’évoquer les héritiers des glorieux aînés avec le coffret « Children Of Nuggets – Original Artyfacts From The Second Psychedelic Era 1976-1996 « . Popularisé, le terme « Nuggets » s’appliquera d’ailleurs à d’autres styles (folk, pop, hard-rock…). Il sera dorénavant régulièrement utilisé dès que l’on regroupera des trésors musicaux composés entre 64 et 75.
Mais revenons aux puristes. D’autres labels, plus modestes, ont également proposé, depuis les années 80, d’innombrables volumes d’anthologies. Parmi les meilleures, on citera les compilations Pebbles, Back from the Grave et Mindrocker. On les réservera toutefois aux acharnés car elles regroupent principalement des groupes qui ne connurent généralement qu’une vague renommée locale (souvent un hit dans leur ville). Mais elles ont permis de redécouvrir quantité de formations et de morceaux totalement oubliés. Les garage bands actuels vont d’ailleurs régulièrement y piocher leurs idées de reprise.
Le novice privilégiera donc les compilations Nuggets. Elles permettent depuis 40 ans à toutes les générations de redécouvrir un style musical qui, finalement, ne fut démodé que quelques années. Il est impossible d’énumérer tous les groupes et labels indépendants qui se sont inspirés de cette fabuleuse sélection. Elles ont en tout cas contribué à immortaliser de fantastiques morceaux dont beaucoup continuent à être repris sur album ou en live par les formations actuelles. Et si la majorité des noms que l’on y trouve ne vous dira rien, beaucoup de mélodies vous sont familières. Car elles n’ont, depuis quatre décennies, jamais cessé de hanter les compositions de la scène rock.

CINQ MORCEAUX EMBLÉMATIQUES :
Count Five : Psychotic Reaction
The Standells : Dirty Water
The Electric Prunes : I Had Too Much To Dream (Last Night)
The Seeds : Pushin’ Too Hard
The Amboy Dukes : Baby, Please Don’t Go

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[nextpage title= »Chronique de Lady Flash » ]

 

Du levant au couchant : quelques merveilles aux accents vermeils

                                                                                                                                                                                                                   par Morgane Thonnart

Du Levant, par la péninsule arabique, au Maghreb, cet article offre un aperçu de la scène musicale, dite « alternative », dans le monde arabe, mettant en avant une série d’artistes – à titre référentiel. En effet, cette chronique est sans prétention. Vu la limite de l’espace imparti, il est impossible de couvrir l’évolution des genres ou de présenter une liste exhaustive d’artistes. Les lacunes sont nombreuses mais la rubrique a néanmoins quelques mérites.

Cet article s’adresse avant tout aux amateurs de découvertes mais répond surtout aux tendances orientalistes, qui créent ainsi une image simpliste et généraliste de toute une partie du monde (voir Orientalism d’Edward Said). Nous allons commencer notre périple au Levant. Zeid Hamdan est un artiste/producteur incontournable de la scène alternative libanaise. Actif depuis les années 90, il est associé à un grand nombre de projets tels Soap Kills, ou Zeid and the Wings (electro-pop/rock). Il a d’ailleurs été nommé en 2012 par CNN comme l’une des eight leading lights au Liban.

Il y a au Levant une scène rap/hip hop en pleine effervescence. Kazz alOmam est un rappeur(/poète) d’origine palestinienne surtout connu comme étant l’un des fondateurs du collectif Toraybeh. A Ramallah, on a le plaisir de retrouver Boikutt, à qui l’on dit l’excellent Muqata’a. Avec ses comparses Stormtrap et Aswatt, il est derrière le célèbre projet Ramallah Underground. Hello, Psychaleppo trouve, comme son nom l’indique, son origine dans la ville d’Alep. Samer Saem eldahr (Zimo) fait partie de ces nombreux artistes syriens, comme les membres de Khebez Dawle, à s’être établis à Beirut. Son premier album Gool L’Ash est un bel exemple d’electro-tarab, ou electro-shaa’bi. On y retrouve d’ailleurs une reprise d’un des plus grands artistes égyptiens, Abdel Halim Hafez (cf. Tobayabooya). Nombre d’artistes présentés ici intègrent l’héritage musical arabe dans leur travail. Ces mélanges de styles, parfois risqués, restent de belles tentatives. Par exemple, pour son deuxième album Salute the Parrot qu’il signe sur Nawa Recordings, l’Egyptien Maurice Louca collabore autant avec Alan Bishop (Sun City Girls) qu’avec des MCs de la scène mahraganat comme Alaa 50. (On pourrait grossièrement caractériser mahraganat comme un mélange de shaa’bi, electro et hip-hop.)

On ne sait aborder la scène alternative contemporaine en Egypte sans évoquer le label 100 Copies. Ce label du Caire se concentre principalement sur la musique expé, jazz, mais pas que. On y retrouve le trio electro-instrumental Bikya, l’expérimentateur multidisciplinaire Hassan Khan, Ramsi Lehner et bien d’autres. Les disques du label sont distribués au Caire et au Staalplaat Store à Berlin.

Pour les amateurs d’expé/post-rock/ambient, quelques groupes valent vraiment le détour. En Egypte, PanSTARRS est un projet initié par Youssef Abouzeid qui, après un premier EP solo, s’est associé avec Nader Ahmed et le producteur Zuli. Le résultat en est un petit bijou qu’on ne se lasse pas d’écouter, Yestoday. Avec Pie Are Squared, Mohammed Ashraf (à ne pas confondre avec Mohammed Assaf) explore des paysages sonores tantôt sombrement noise (comme dans l’album A State of Unwavering Contempt) tantôt clairement ambient (dans (Hungover in) Siberia). Telepoetic, Feed Me!, et Go Save the Hostages sont d’autres groupes de grand intérêt.

Ahmed Basiony est une figure incontournable de la scène expérimentale égyptienne. Mort en janvier 2011, lors des protestations au Caire, il a influencé de nombreux artistes. En 2013, 100 Copies sortait Egyptian Females Experimental Music Session, une compilation reprenant sept femmes engagées dans la scène noise/expérimentale. On y retrouve un héritage sublime. Aux côtés de ces femmes, Asmaa Azzouz, Hala abu Shady, Yara Mekawi, Jacqueline George, Nina el Gebarly, Shoroul el Zomor, Ola Saad, d’autres artistes comme Rasha Magdy, Maryam Saleh, et Maii Waleed sont très actives sur la scène égyptienne. Les collaborations de ces deux dernières avec Zeid Hamdan ont d’ailleurs obtenu une reconnaissance internationale. Après une brève apparition au sein du groupe métal Massive Scar Era, Maii Waleed a évolué dans une veine plus pop. Quant à Maryam Saleh, elle se distingue autant par son travail original que par ses reprises de Sheikh Imam dans un esprit plus « rock’n roll ».

Maryam Saleh figure également sur Sawtuha, une compilation aux influences multiples, qui rassemble neuf femmes d’Egypte, Tunisie, Libye et Syrie. Elles chantent ce qui les préoccupe dans ce monde en changement. Des paroles puissantes que signent Youssra el Hawary, Medusa, Badiaa Bouhrizi, Nawel Ben Kraiem, Houwaida, Rasha Rizk, Donia Massoud et l’artiste libyenne Nada. On retrouve notamment sur la compilation deux morceaux (im)pertinents de la chanteuse franco-tunisienne, Nawel Ben Kraiem. Dans Safsari, elle offre une réflexion personnelle sur le voile traditionnel porté en Tunisie (safsari en arabe).

Le Maghreb présente une scène musicale vibrante. En Tunisie, des rappeurs comme El General ont défrayé la chronique, de par leurs déboires avec les autorités et leur retentissement auprès des jeunes. Le collectif Waveform, né en 2010, s’articule autour d’une musique électronique aussi dance floor qu’avant-gardiste. Ses membres, tels Ali M’rabet et Nejib Belkadhi, animent régulièrement les soirées de l’espace Le Plug, à al Marsa. Un artiste méconnu et discret, pourtant derrière un excellent album post-rock, est le marocain Aziz Benchiheb. Faute de mieux, vous pouvez le découvrir sur sa page soundcloud. Dans un autre style, Walid Benselim est l’initiateur de N3rdistan, un projet franco-marocain qui combine musique électronique, poésie et littérature arabe.

On va clôturer notre voyage là où tout a commencé, en péninsule arabique. Il y a une culture hip hop internationale très développée, que ce soit aux Emirats Arabes Unis ou en Arabie Saoudite. On pense ici aux collectifs Run Junxion (A.S.) et Employees of the Month (E.A.U.). Au Yemen, 3 Meters Away est un groupe reggae (mais aussi rock/blues) emmené par Ahmed Asary – un artiste qui s’était démarqué sur Change Square, Sana’a, lors des protestations de 2011. On salue leur démarche et engagement. L’artiste bahreïnien Hamad ‘7MND’ Ebrahim sortait l’été dernier un EP aux influences multiples. Entre électro, hip-hop et métal, Arsonist EP est un bel aperçu de ses autres productions. Mohammed Ahmed Fikree est un Emirati qui se distingue autant par ses films d’animation que par les bandes-annonces qu’il réalise. On notera aussi quelques morceaux ambient très réussis. On referme cette rubrique par un groupe prog/post-rock établi à Dubai, Empty Year Experiment. La sortie de leur album Kallisti il y a quelques mois a suscité l’engouement des critiques et étaient en tournée au Royaume Uni tout ce mois de décembre.

Vous pouvez retrouver plus d’artistes dans les émissions de Lady Flash consacrées à la musique alternative dans le monde arabe, désormais disponibles sur www.mixcloud.com/Lady_Flash/.

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[nextpage title= »Acte 3 : Real Life » ]

ACTE 3 : REAL LIFE

 

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MICHEL FRENNA, comédien et humoriste liégeois vivant à Paris. En tournée avec son one-man show « Entretien d’Embauche ».

Quand tu sors de l’école c’est assez difficile de jouer. Si tes études t’apprennent à être créatif, tu n’y apprend pas les codes pour avancer dans le milieu, elles ne te montrent pas vraiment le chemin qui te conduira à la scène et donc forcément les chances d’arriver jusque là sont assez minces. Personnellement, après mon cursus, je me suis dit :  »puisqu’on ne me propose pas du boulot, je vais m’en proposer moi même ». Parce que si tu veux travailler dans le monde du spectacle, tu dois être vu et pour être vu, il te faut du travail, c’est un cercle vicieux.
Bien que Liège se développe énormément actuellement, que ce soit au niveau de l’humour ou du cinéma, ce n’était pas le cas quand j’ai décidé de partir pour Paris. Là, tu as des possibilités que tu n’as pas ici. Tu peux trouver des lieux pour jouer ton spectacle 80, 100 fois de suite, faire des rencontres incroyables. Et puis, il n’y a rien à faire « Paris » ça garde quelque chose de magique.
Mon rêve serait de vivre pleinement de mon art parce que là, disons que plus que d’en vivre, j’en galère. C’est un peu difficile de prévoir de quoi demain sera fait, tout ce que j’espère, c’est pouvoir continuer à faire ce que j’aime longtemps sans brader mon plaisir. Quel regard je pose sur mon époque ? Je pense que de nos jours l’argent a pris le pas sur l’artistique. Prenons l’Olympia par exemple, c’est pour moi un lieu mythique, voire symbolique, or aujourd’hui, tu peux y jouer sans avoir de talent, si tu as l’argent tu la loue. Aujourd’hui, on ne te dit plus :  »je t’aime bien alors je vais t’engager » mais plutôt :  »je vais t’engager parce que tu vas me rapporter ». Le comédien est devenu une valeur financière plus qu’artistique. Pourquoi croyez-vous qu’il y ait tant de présentateurs faisant des one-man show ? Tout simplement parce que leurs visages sont connus. Aujourd’hui, on ne prend plus de risque. Dans le cinéma, par exemple, je suis étonné par le nombre de remake et non, ce n’est plus l’apanage des américains. J’ai aussi remarqué ça à Avignon où j’ai trouvé le public bien moins enclin à la découverte. Parce que aujourd’hui mettre 10 euros pour un spectacle ce n’est pas si évident, on préfère donc les mettre dans une valeur sûre, quelque chose que l’on connaît déjà plutôt que de découvrir.

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ÉMELINE MARCOUR, jeune diplômée. Elle a étudié 3 ans à Liège avant de terminer sa dernière année à Bruxelles. Aujourd’hui, elle défend son premier projet sur le thème de l’identité créé dans le cadre de son cursus « Je suis qui tu es » qu’elle a écrit et mis en scène.

Je pense que la première question à se poser en sortant de l’école c’est :  »qu’est ce que je veux faire : être acteur créateur, metteur en scène ou comédien ? ». En fonction de cela, tu te diriges vers des structures qui te permettent de passer des auditions, d’entrer dans le réseau, vers des (petits) festivals, des rampes de lancement qui te permettent d’affirmer ton identité, ton univers. En tant que comédien, je pense aussi qu’il est très important de se demander jusqu’où on est prêt à aller pour défendre un projet qui n’est pas le mien. Concernant mon parcours scolaire, j’ai fait mes trois premières années d’études au Conservatoire de Liège mais ma dernière année j’ai choisi de la faire à la Capitale. Pas vraiment pour des raisons d’opportunités plus grandes à Bruxelles mais plutôt parce que les deux villes n’ont pas la même manière d’envisager le théâtre. Je trouvais donc ça enrichissant, complémentaire. De plus, à Liège, il y a une pédagogie très précise, on forme plutôt des acteurs créateurs, des porteurs de projets. Sans renier mes acquis, j’ai eu besoin de m’en détacher pour explorer les choses de manière plus libre. C’est très délicat pour moi de dire de quoi je vivrai demain. Ce que je sais c’est que je ne suis pas prête à tout accepter, je ne veux pas brader mon plaisir mais défendre de vrais projets de société, un projet auquel je crois. Quel regard je porte sur mon époque, ma génération ? Je pense que ce qui nous caractérise c’est la recherche. Je pense qu’on a envie d’emmener le théâtre dans d’autres lieux, l’investir sous de nouvelles formes mais n’est-ce finalement pas propre à chaque génération ? [/column]

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[nextpage title= »ACTE 4 : FacTory, un labofestival » ]

ACTE 4 : FACTORY, UN LABOFESTIVAL

Au cœur de l’édition 2015 du Festival de Liège, un autre festival : FacTory. Trois jours -du 19 au 21 février – pour découvrir les projets d’artistes et de compagnies belges. Mis sur pied en collaboration avec l’incubateur d’entreprises, La Chaufferie–Acte11, FacTory a un double objectif : permettre aux créateurs de présenter une étape de travail et de se confronter à un vrai public, d’une part, et d’autre part se montrer à des professionnels et trouver des canaux de diffusion. L’occasion pour Kult d’interroger Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège, sur l’intérêt d’une telle démarche.

factory

 

Kult – Pour Factory, Le festival de Liège, s’est associé à La Chaufferie- Acte 1, pourquoi ?
Jean-Louis Colinet – D’abord, parce que nos objectifs sont complémentaires. La Chaufferie aide les artistes émergents pour tout ce qui entoure la création : la recherche de moyens, le soutien logistique, le développement et la mise en réseau des projets. Nous, de notre côté, nous nous occupons de l’autre pan : le processus de création en lui-même et l’aide à la diffusion des créateurs belges francophones. Ensuite, les personnes qui gèrent La Chaufferie sont des vieux compagnons de route. Cette association continue couvrant toute la filière théâtrale – et dont le Festival est, en fin de processus, la fenêtre ouverte – était donc naturelle.

Kult – Pourquoi soutenir la jeune création belge francophone : parce qu’elle est riche ou parce qu’elle a désespérément besoin de lieux pour s’exprimer ?
Jean-Louis Colinet – Pour moi, l’un et l’autre ne s’excluent pas. Elle est riche mais elle a aussi besoin de lieux comme d’ailleurs d’encadrement, de soutien administratif, logistique, financier. Il y a actuellement une vrai explosion de la jeune création belge francophone mais cela doit aller de pair avec une compréhension de la part des structures d’accueil de l’intérêt de prendre part au processus C’est en tout cas ce rôle que nous voulons jouer. Car si nous sommes bien conscients qu’il est essentiel de soutenir le processus de création, nous pensons qu’il l’est tout autant que l’artiste puisse montrer son spectacle, le confronter à d’autres cultures, d’autres publics. De plus, soutenir cette création c’est faire parler de la Belgique, affirmer sa créativité (je préfère ce terme à celui d’identité). C’est d’autant plus important que ça dépasse les contours de la culture. La culture étant, selon moi, la vertu de la communauté, les artistes, les arts qui la porte, participent à son renouveau, au développement de la société même.

Kult – « Promotion d’artistes émergents, de la jeune création  » semble devenu un slogan démago, une phrase fourre-tout, qu’en est-il pour le Festival de Liège : n’est-ce pas aussi dans vos missions subsidiées ? Qu’est ce qui est concrètement réalisé ?
Jean-Louis Colinet – C’est vrai qu’à l’origine ça ne faisait pas partie de nos missions qui au début était surtout l’accueil de spectacles internationaux. Alors, même si bien sûr, aujourd’hui ça reste une dimension importante pour nous, nous nous sommes adjoint d’autres tâches car nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas qu’importer des spectacles, il fallait aussi en exporter, d’où l’idée de proposer des partenariats, des échanges. Car, il faut savoir que même un créateur qui a une certaine visibilité, des possibilités, bref pour qui tout va bien, devra attendre un certain temps avant de revenir avec quelque chose de nouveau. C’est pour briser ce mécanisme que nous mettons sur pied des collaborations avec d’autres festivals émergents, pour que ceux qui n’ont pas les moyens de créer ou de circuler puissent le faire en Fédération Wallonie Bruxelles, en Europe mais aujourd’hui, aussi de plus en plus grâce à nos échanges, dans le monde entier. Plus concrètement, bien que je pourrais citer plusieurs exemples, j’en donnerai deux marquants, indicateurs : Fabrice Murgia avec son spectacle Le Chagrin des Ogres et le Raoul Collectif avec Le signal du Promeneur (NDLR : le premier a été créé au Festival de Liège et l’autre y a présenté la première étape de leur travail). Tout deux ont connus un énorme succès et tourné dans le monde entier.

Kult – A l’heure de la rentabilité où il faut indubitablement remplir une salle, faire des entrées, etc. n’est-ce pas risqué de parier sur la découverte et la créativité ?
Jean-Louis Colinet – C’est une question qu’on ne se pose pas du tout dans l’industrie. Là, si tu n’est pas créatif, tu meurs. Ici, on est pas dans le même domaine mais l’art a pour essence même la création et la créativité est salutaire tant d’un point de vue éthique que sociétal. On peut même la voir comme une valeur, comme un élément essentiel à la construction du lien social. La culture est une vertu civique incontournable caractéristique de notre système. Au contraire, les dictatures sont elles fondées sur l’ignorance, le repli sur soi. Alors, à mon sens, investir dans la culture, la découverte, la créativité c’est sans conteste renforcer la démocratie.
En ce qui nous concerne plus particulièrement, je pense aussi que c’est ce qui fait le succès de nos éditions. Les spectateurs viennent voir, découvrir, sans pour autant être des passionnés ou des spécialistes, un théâtre d’aujourd’hui qui leur parle, qui explore des thématiques qui les concernent. Je pense que le Festival de Liège pose des choix politiques et poétiques qui les intéressent.

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