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KULT@ESPERANZAH!

Dès sa création en 2011 par les responsables de la radio associative 48FM, KULT magazine souhaite valoriser les jeunes artistes. Persuadés que pour être efficace, la lecture doit avant tout être ludique, les coordinateurs du magazine s’attellent à faire de cette revue un véritable objet d’art et multiplient les initiatives en ce sens. C’est pourquoi, depuis 4 ans maintenant, début août, KULT se décline en version quotidienne pour accompagner les festivaliers d’Esperanzah! à Floreffe.
En plus du festival belge, c’est à « Esperanzah!El Prat » (Barcelone) que l’équipe KULT pose ses valises chaque année depuis 3 ans maintenant. Pour croquer quelques instantanées de la vie du festival, il a emmène avec lui une fine équipe d’artistes émergents et imaginé le concept de « dessinateur de concert ».

Pour suivre nos aventures : http://magazinekult.tumblr.com

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par Élodie Lemaire et Martha Regueiro

Dans ce dossier d’ouverture, nous avons décidé de nous pencher sur la notion de liberté d’expression, essentiellement au niveau de la presse. Depuis des siècles, cette liberté – fondamentale aujourd’hui au regard des droits de l’Homme – est débattue dans tous les milieux. La discussion a notamment été ravivée en janvier dernier, lors des attentats siège de Charlie Hebdo. Nombreux étaient alors ses défenseurs, allant jusqu’à descendre par milliers dans les rues du monde entier pour crier leur indignation et leurs revendications. Universelle pour les uns, entravée et bafouée pour les autres, la liberté d’expression est sur toutes les lèvres et fait partie intégrante de notre société actuelle, aujourd’hui encore plus qu’hier. Droit fondamental en théorie, qu’en est-il dans la pratique ? Y a-t-il des limites à la liberté d’expression ? Cette notion est-elle toujours bien respectée ?

Afin de répondre au mieux à ces nombreuses questions, plusieurs intervenants ont livré leur point de vue. Catherine Lanneau, historienne, revient sur les origines de la liberté d’expression et de presse, sur les nombreux débats autour de cette notion, ainsi que les lois qui la régissent. Geoffrey Geuens, spécialiste des médias, pose un regard sur la situation actuelle dans la presse, dominée par le modèle économique. Kanar, dessinateur de presse, nous présente sa façon de penser, lui qui est quotidiennement confronté à la chose. Enfin, des acteurs de la presse alternative belge pensent un nouveau système, qui pourrait éventuellement apporter des modifications au niveau de la relation entre public et médias, et de la conception des médias en règle générale.

Nous apprendrons que le radicalisme est bien loin d’être le seul danger qui menace la liberté de presse. À travers leurs visions des choses, partons à la rencontre de la liberté d’expression, de ses grandes avancées, mais également de ses nombreux échecs…

 

 

 

ACTE 1

LIBERTÉ D’EXPRESSION

La « LIBERTÉ D’EXPRESSION » : ce concept est, de nos jours, plus qu’accepté, et même défendu avec ardeur au sein de notre société. Il nous paraît naturel, et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas… Au fil des siècles, des gens se sont battus pour que nous puissions aujourd’hui parler et écrire librement. Retour sur le développement d’une liberté fondamentale.

Nous sommes en août 1789, en France
La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, symbole de la Révolution Française, est signée et promulguée par Louis XVI. C’est la victoire du peuple sur l’aristocratie. Dans cette Déclaration, l’article 11 stipule que « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Une revanche contre la censure autoritaire qui a fait loi durant des centaines d’années, inspirée notamment par les philosophes des Lumières. Mais cette avancée est aussi grande qu’elle sera éphémère. « Dès 1792, explique Catherine Lanneau, historienne àl’Université de Liége, on assiste à un retour de la censure. Des auteurs de journaux contre-révolutionnaires sont arrêtés, et leur matériel redistribué. On les appelle les empoisonneurs d’opinion ».

A partir de 1814, notre Belgique actuelle est hollandaise
« Guillaume Ier d’Orange, souverain des Pays-Bas, pourtant pas convaincu par la chose, s’oppose à l’absence de liberté de presse, dit Catherine Lanneau. Un décret qui prévoit la liberté d’expression est mis en place ». Décret qui pose notamment les bases de la notion de responsabilité en cascade : en cas de non-respect des clauses de la loi, l’auteur est responsable. S’il n’est pas reconnu, la responsabilité incombe à l’imprimeur ou, à défaut, au distributeur du papier en cause. Car, bien entendu, cette liberté d’expression est encadrée par des restrictions, parfois très subjectives selon l’experte : « Des taxes sont mises en place, ainsi que des tribunaux d’exception. Des dispositions, telles que les notions de trouble à l’ordre public ou trouble aux bonnes mœurs, prévoient d’empêcher de vraiment pouvoir dire ce que l’on veut. La liberté d’expression est bien là, mais en théorie seulement, car elle est bafouée par ces lois ! Il faut bien comprendre que trop de liberté d’expression nuit au gouvernement, il en a peur ». Lors des prémisses de la Révolution Belge, dans les années 1828-1829, l’opposition au gouvernement étant de plus en plus virulente, ces lois se durcissent encore plus. « Les journalistes bafoués acquièrent à ce moment une image de martyrs, ils deviennent les héros du peuple belge ».

L’indépendance de la Belgique est proclamée en 1830, après des révoltes contre Guillaume Ier. Le pays devient alors le théâtre de concessions mutuelles. « Les libéraux sont attachés à toutes les libertés, dont bien évidemment celles d’expression et de la presse, explique Catherine Lanneau. Tandis que, pour leur part, les catholiques sont moins friands, et accordent plus d’importance à la liberté d’enseignement, entre autres ». Un consensus est alors mis en place, afin de satisfaire les deux parties: d’un côté, de grandes libertés sont accordées aux individus, de l’autre, la liberté de l’enseignement est garantie. « La Belgique devient dès lors un pays très libéral, notamment en matière de presse. Cela a des conséquences. Par exemple, beaucoup de journalistes français, encore bridés dans leur pays (ou la grande loi sur la liberté de la presse ne sera promulguée qu’en 1881), viennent travailler chez nous, car il y a aussi l’avantage de l’absence de barrière de langue ». La liberté de la presse est adoptée et fait l’objet de l’article 18 dans la Constitution Belge.

 
Aujourd’hui, selon Catherine Lanneau, notre pays reste un très bon élève en matière de liberté d’expression et de presse : « Cette liberté est toujours, bien entendu, inscrite dans la Constitution Belge. L’article 25 stipule que « La presse est libre ; la censure ne pourra jamais être établie; il ne peut être exigé de cautionnement des écrivains, éditeurs ou imprimeurs. Lorsque l’auteur est connu et domicilié en Belgique, l’éditeur, l’imprimeur ou le distributeur ne peut être poursuivi ». La responsabilité en cascade, adoptée sous le règne de Guillaume Ier, est toujours de mise ». Cette liberté fondamentale est également protégée par le droit international, puisqu’elle figure dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ainsi que dans la Convention européenne des Droits de l’Homme.
Mais liberté d’expression ne veut pas dire que l’on peut tout dire à tort et à travers ! « Des limites ont dû être posées au fil du temps ». Ainsi, la loi Moureau de 1981 prévoit une peine de prison pour celui qui incite à la haine ou à la discrimination pour des motifs xénophobes ou racistes. « Ce débat persiste : le racisme, par exemple, est-ce une opinion ou un délit ? Toujours est-il que du point de vue légal, en Belgique, c’est un délit ! Le rôle de la justice est de punir ces délits, et les magistrats doivent faire du cas par cas ». De la même manière, une loi contre le négationnisme a été promulguée en 1995. L’injure, la diffamation et la calomnie sont aussi des limites à la liberté d’expression.
« Certains dénoncent la « technique du saucisson », dit l’historienne. C’est-à-dire que si on limite la liberté d’expression d’un côté, on trouvera toujours plus de raisons de la limiter par ailleurs, ce qui reviendrait en définitive à bafouer totalement cette e liberté. Personnellement, je trouve qu’il est important de poser des balises, sinon on assisterait à un déchaînement de tout et n’importe quoi ».

La liberté d’expression est protégée dans tous les pays dits démocratiques. Et pourtant, aujourd’hui encore, comme le prouvent les récents évènements, nous ne devons pas la considérer comme absolument acquise. Une liberté, qui va et qui vient, qui a été retournée, modifiée, utilisée au fil des années. Un droit fondamental de l’être humain qui doit continuer à être défendu corps et âme.

 

 

 

ACTE 2

PRESSE ÉCONOMIE ET POLITIQUE Les liens qui dérangent

Geoffrey Geuens est maître de conférences à l’Université de Liège. Spécialiste notamment en socio-économie des médias nationaux et internationaux, il s’intéresse particulièrement aux acteurs et aux pratiques médiatiques, ainsi qu’aux discours médiatiques en général. Il nous livre sa vision des choses, entre modèle économique et liberté de presse…

Kult – Quelle est la liberté réelle de la presse aujourd’hui?
Geoffrey Geuens – A l’heure oùla liberté d’expression et de presse sont revendiquées de toutes parts, un constat doit être posé : le pouvoir économique a un impact certain sur le monde des médias dans notre société. Mon travail est très théorique, je n’ai encore jamais rencontré d’acteurs médiatiques qui disent souffrir de formes de censures ou d’autocensures dues à cela, même si l’on pourrait le déduire. En revanche, le modèle économique en vigueur dans les médias aujourd’hui permet de poser un constat que l’on pourrait qualifier d’alarmant.

K. – Quel est ce constat que vous posez ?
G.G. – On peut observer que la majorité des acteurs dominants dans le secteur des médias sont de grands groupes privés. De grandes fortunes belges, qui détiennent des groupes médiatiques, ont des intérêts dans la communication, mais également dans d’autres secteurs. Et généralement, les membres des conseils d’administration de ces groupes sont aussi des acteurs dans d’autres secteurs. Par exemple, le président du groupe Corelio, Thomas Leysen, est également président de la KBC, d’Umicore (une entreprise belge de production de métaux, anciennement appelée « Union Minière). Il a également été le président de la Fédération des entreprises de Belgique, une organisation qui représente plus de 50.000 entreprises dans le pays. Tous les présidents de groupes médiatiques n’ont pas la même trajectoire, bien entendu. Mais je cite souvent cet exemple, car il est très représentatif des liens entre les médias, le milieu des entreprises, et la politique.

K. – Quelles conséquences ces liens ont-ils dans le milieu de l’information ?
G.G. – La première consèquence importante est la marchandisation de l’information. Pour des raisons économiques évidentes, on gère la presse comme une entreprise. L’information revêt un caractère privé et marchand. Ce qui a pour résultat une précarisation des métiers de la presse ! Les journalistes « lambda », comme les jeunes qui sortent de l’université, par exemple, en pâtissent. Leurs conditions de travail se durcissent : il y a moins d’argent alloué aux articles, donc les journalistes ont moins de temps pour travailler… On assiste aussi à des restructurations, des journalistes sont éconduits pour des raisons financières. Ensuite, on peut se rendre compte d’une certaine perte de pluralité dans la presse à l’heure actuelle. En effet, de grands groupes détiennent généralement plusieurs médias. Par exemple, le groupe Rossel détient entre autres Le Soir et les journaux du groupe Sudpresse. A plusieurs reprises, on peut constater que les mêmes articles paraissent dans plusieurs journaux, dans un souci d’économie. Cela pose des problèmes, notamment parce que les journalistes qui ont écrit ces articles ne sont payés qu’une fois, mais également parce que les sujets sont traités de la même manière, dans des journaux aux lignes éditoriales parfois très différentes et qui ne s’adressent pas du tout au même public cible.

Kult – Cela a-t-il également des effets au niveau des discours que l’on retrouve dans la presse ?
G.G. – Il faut faire attention à ne pas tout mélanger. Les journalistes ne sont pas les marionnettes des patrons de presse, ils ont des libertés qui sont généralement respectées. Malgré tout, et cela a été prouvé dans des études sociologiques françaises, les responsables des rédactions ont souvent des liens étroits avec les membres des conseils d’administration. Et, par-dessus tout, ils ont généralement une vision du monde qui converge avec celle de ces dirigeants : le libéralisme est un système qui fonctionne malgré certaines failles, les travailleurs devraient travailler plus longtemps, les institutions doivent être modernisées, la construction européenne est exemplaire, etc. Comme les rédacteurs en chef décident des publications, ces discours se ressentent fortement dans les médias dits généralistes.

Kult – Quelles seraient les solutions que vous proposeriez pour pallier à ces problèmes ?
G.G. –
Comme les problèmes majeurs sont la marchandisation de l’information et la concentration des groupes de presse, on pourrait être tenté par une solution qui semble somme toute simple : pourquoi ne pas rendre toute la presse publique ? Cependant, ce système peut être tout autant critiqué. Effectivement, on peut se rendre compte que, sur le plan sociologique, il n’existe pas de grandes différences entre les grands noms de la RTBF et ceux de RTL-TVI, pour ne prendre que cet exemple. L’ opposition entre le public et le privé est factice, car les dirigeants de ces chaînes ont sensiblement la même vision du monde et des choses. Il suffit de comparer les émissions de débats sur ces deux chaînes: régulièrement, les mêmes sujets sont abordés, parfois sous un angle un rien différent, et les mêmes personnes sont invitées.
La seule solution, selon moi, serait de repenser entièrement les modèles. Par exemple, l’idéal serait des médias entièrement financés par des journalistes, même si plusieurs arguments contre ce système sont recevables. Cependant, il faut avant toute chose passer par l’ouverture du débat en Belgique. En France, plusieurs médias servent de relai à un discours critique sur les médias : Rue89, Le Monde Diplomatique, et même les journaux satiriques tels que Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo. Dans notre pays, il y a des discussions à ce propos, mais on a du mal à se faire entendre, la question n’est pas encore tout à fait légitime. Il faut aussi comprendre que les lecteurs et les journalistes sont sur le même bateau ! Leurs visions de la presse sont plus proches que de celles des dirigeants. Dans tous les cas, je dirais que la liberté de la presse est une notion trop importante que pour être laissée à des intérêts privés.

Acte 3
DESSINATEUR DE PRESSE Nouveau garant de la liberté d’expression ?

Kanar est dessinateur de presse. Il collabore majoritairement au magazine «Moustique», mais également à «Imagine» et à l’AJP. Dans le cadre de son métier, il se retrouve presque quotidiennement confronté aux limites de la liberté d’expression.

Kult – De quelle liberté disposez-vous réellement dans votre métier ?
Kanar – Le statut d’artiste me permet une certaine autonomie. J’ai, en quelque sorte, la même liberté qu’un éditorialiste : je peux faire valoir mon point de vue. Mais, bien sûr, la liberté doit être pensée en rapport avec la société. En tant que dessinateur de presse, j’ai dû intégrer une série de balises. Je sais que je ne peux pas tout dessiner, car des lecteurs pourraient être choqués par certains propos. Dans notre vision des choses, nous avons une « case liberté d’expression ». Mais il y a un décalage entre cet idéal et la réalité ! Chacun de nous n’est pas prêt à tout accepter. Mon but est de faire réfléchir les lecteurs, tout en évitant de les emmener trop rapidement trop loin de leur zone de confort. Et ces zones de confort diffèrent selon le public ! Par exemple, en Flandre, les gens auront beaucoup plus tendance àaccepter des dessins osés, parce qu’ils se disent que ce ne sont justement que des dessins. Ici, il faut faire la démarche d’habituer les lecteurs. Il faut aussi tenir compte de l’identité du support, ainsi que de l’avis du rédacteur en chef.

K. – Existe-t-il une forme de « censure invisible » ?
Ka – Dans notre société, il n’y a pas de censure officielle. En théorie, chacun est libre de dire ce qu’il pense, même si des lois strictes encadrent cette liberté. Mais dans mon métier, le rédacteur en chef a, bien entendu, son mot à dire. C’est assez rare, mais il arrive que certains de mes dessins soient refusés. Cependant, on ne peut pas ici parler à proprement de censure, puisque j’ai la possibilité de publier mon travail ailleurs.

K – Quelles raisons sont invoquées pour justifier ce refus ?
KA.– La presse papier va mal. Les dirigeants sont plus timorés, ils ont peur de perdre des lecteurs. La vitrine est la liberté d’expression, mais quand on entre dans l’envers du décor, c’est en réalité : « Liberté d’expression, mais pas trop ». La logique économique veut aussi qu’on ne déplaise pas aux annonceurs. Par exemple, j’avais un jour détourné le nom de Walibi (le parc devait rouvrir ses portes quelques jours plus tard) en « Walybie », avec un dessin assez sanglant. Mon travail a été refusé pour ne pas déplaire au parc. À l’heure actuelle, le pouvoir économique domine dans notre société.

K.– Lorsqu’ils sont refusés par la rédaction, avez-vous d’autres possibilités de publier vos travaux ?
KA.– Aujourd’hui, à l’heure du numérique, on peut facilement se tourner vers Internet. On peut créer un blog pour publier nos dessins, mais il existe également des sites dédiés aux dessins de presse, comme le site Press Cartoon of Belgium – www.presscartoon.com, qui regroupe des travaux publiés ou non, et décerne un prix chaque année. Auparavant, les auteurs dont les travaux avaient été refusés pouvaient publier un recueil. Kroll l’a fait à plusieurs reprises. Mais ce genre d’initiative coûte cher, et tout le monde ne peut pas se le permettre. Internet a changé beaucoup de choses, en ce sens qu’il a permis une démocratisation de la liberté d’expression.

K. – N’y a-t-il donc dans ce cas aucunes limites à la liberté d’expression ?
KA.– Sur le net, on retrouve les mêmes contraintes liées aux lois. On ne peut pas tenir de propos xénophobes, négationnistes, etc. ce qui est bien normal. Toutefois, la plus grosse limite selon moi est la notion de propriété intellectuelle. Il est interdit de représenter un monument, une marque ou autre, si ils appartiennent à des privés. À titre d’exemple, on n’a normalement pas le droit de représenter gratuitement l’Atomium, car il appartient à l’ingénieur Waterkeyn et àses ayants droit. Un dessin de presse peut éventuellement passer, parce qu’il utilise l’humour, et qu’il existe une exception de parodie. Malgré cela, je pense personnellement qu’il s’agit d’une entrave importante à la liberté d’expression. Et à nouveau, elle est liée àla logique économique qui régit notre société.
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[nextpage title= »ACTE 4 : FacTory, un labofestival » ]

ACTE 4 : FACTORY, UN LABOFESTIVAL

Au cœur de l’édition 2015 du Festival de Liège, un autre festival : FacTory. Trois jours -du 19 au 21 février – pour découvrir les projets d’artistes et de compagnies belges. Mis sur pied en collaboration avec l’incubateur d’entreprises, La Chaufferie–Acte11, FacTory a un double objectif : permettre aux créateurs de présenter une étape de travail et de se confronter à un vrai public, d’une part, et d’autre part se montrer à des professionnels et trouver des canaux de diffusion. L’occasion pour Kult d’interroger Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège, sur l’intérêt d’une telle démarche.

factory

 

Kult – Pour Factory, Le festival de Liège, s’est associé à La Chaufferie- Acte 1, pourquoi ?
Jean-Louis Colinet – D’abord, parce que nos objectifs sont complémentaires. La Chaufferie aide les artistes émergents pour tout ce qui entoure la création : la recherche de moyens, le soutien logistique, le développement et la mise en réseau des projets. Nous, de notre côté, nous nous occupons de l’autre pan : le processus de création en lui-même et l’aide à la diffusion des créateurs belges francophones. Ensuite, les personnes qui gèrent La Chaufferie sont des vieux compagnons de route. Cette association continue couvrant toute la filière théâtrale – et dont le Festival est, en fin de processus, la fenêtre ouverte – était donc naturelle.

Kult – Pourquoi soutenir la jeune création belge francophone : parce qu’elle est riche ou parce qu’elle a désespérément besoin de lieux pour s’exprimer ?
Jean-Louis Colinet – Pour moi, l’un et l’autre ne s’excluent pas. Elle est riche mais elle a aussi besoin de lieux comme d’ailleurs d’encadrement, de soutien administratif, logistique, financier. Il y a actuellement une vrai explosion de la jeune création belge francophone mais cela doit aller de pair avec une compréhension de la part des structures d’accueil de l’intérêt de prendre part au processus C’est en tout cas ce rôle que nous voulons jouer. Car si nous sommes bien conscients qu’il est essentiel de soutenir le processus de création, nous pensons qu’il l’est tout autant que l’artiste puisse montrer son spectacle, le confronter à d’autres cultures, d’autres publics. De plus, soutenir cette création c’est faire parler de la Belgique, affirmer sa créativité (je préfère ce terme à celui d’identité). C’est d’autant plus important que ça dépasse les contours de la culture. La culture étant, selon moi, la vertu de la communauté, les artistes, les arts qui la porte, participent à son renouveau, au développement de la société même.

Kult – « Promotion d’artistes émergents, de la jeune création  » semble devenu un slogan démago, une phrase fourre-tout, qu’en est-il pour le Festival de Liège : n’est-ce pas aussi dans vos missions subsidiées ? Qu’est ce qui est concrètement réalisé ?
Jean-Louis Colinet – C’est vrai qu’à l’origine ça ne faisait pas partie de nos missions qui au début était surtout l’accueil de spectacles internationaux. Alors, même si bien sûr, aujourd’hui ça reste une dimension importante pour nous, nous nous sommes adjoint d’autres tâches car nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas qu’importer des spectacles, il fallait aussi en exporter, d’où l’idée de proposer des partenariats, des échanges. Car, il faut savoir que même un créateur qui a une certaine visibilité, des possibilités, bref pour qui tout va bien, devra attendre un certain temps avant de revenir avec quelque chose de nouveau. C’est pour briser ce mécanisme que nous mettons sur pied des collaborations avec d’autres festivals émergents, pour que ceux qui n’ont pas les moyens de créer ou de circuler puissent le faire en Fédération Wallonie Bruxelles, en Europe mais aujourd’hui, aussi de plus en plus grâce à nos échanges, dans le monde entier. Plus concrètement, bien que je pourrais citer plusieurs exemples, j’en donnerai deux marquants, indicateurs : Fabrice Murgia avec son spectacle Le Chagrin des Ogres et le Raoul Collectif avec Le signal du Promeneur (NDLR : le premier a été créé au Festival de Liège et l’autre y a présenté la première étape de leur travail). Tout deux ont connus un énorme succès et tourné dans le monde entier.

Kult – A l’heure de la rentabilité où il faut indubitablement remplir une salle, faire des entrées, etc. n’est-ce pas risqué de parier sur la découverte et la créativité ?
Jean-Louis Colinet – C’est une question qu’on ne se pose pas du tout dans l’industrie. Là, si tu n’est pas créatif, tu meurs. Ici, on est pas dans le même domaine mais l’art a pour essence même la création et la créativité est salutaire tant d’un point de vue éthique que sociétal. On peut même la voir comme une valeur, comme un élément essentiel à la construction du lien social. La culture est une vertu civique incontournable caractéristique de notre système. Au contraire, les dictatures sont elles fondées sur l’ignorance, le repli sur soi. Alors, à mon sens, investir dans la culture, la découverte, la créativité c’est sans conteste renforcer la démocratie.
En ce qui nous concerne plus particulièrement, je pense aussi que c’est ce qui fait le succès de nos éditions. Les spectateurs viennent voir, découvrir, sans pour autant être des passionnés ou des spécialistes, un théâtre d’aujourd’hui qui leur parle, qui explore des thématiques qui les concernent. Je pense que le Festival de Liège pose des choix politiques et poétiques qui les intéressent.

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Anaïse Lafontaine, Lex Van Zon, Morgan Fabby, Lara Capraro, Lionel Lebeau, Amandine Bourivin (image ci-dessus), Ophélie David, Stéphan Khoon, Michèle Robin, Elodie Compère, cette édition est entièrement illustrée par les étudiants des ESA de la Ville de Liège et St Luc Liège invités à revisiter le passé pour nous parler du présent.

par Amandine Bourivin

REVISITER L’HISTOIRE POUR INTERROGER LE PRÉSENT …

Dans la Cité, le Regard se promène et d’Images il est assailli. Par flux entier, elles se déversent face à lui, coi et écarquillé. D’un battement de cils, il est, tour à tour, captivé, charmé, séduit, envouté, fasciné. Enfin, il est. Enfin, il a. Alors, il dogmatise, mystifie, idolâtre, fanatise. Petit à petit, sans qu’il s’en rende compte peut-être, des briques de représentations et de figures l’encerclent, des murs de signes et de symboles s’élèvent haut, très haut.

Le Regard crie, hurle, se jette sur les parois lisses mais en vain. Le Regard crie, hurle, se jette sur les parois lisses mais l’obscurité finit par l’aveugler. Le Regard crie, hurle, se jette sur les parois lisses mais personne ne l’entend. Personne ? Presque. Au fin fond de l’abîme, par de là l’épaisse muraille, des ombres anonymes approchent. Elles marchent. Elles résistent et, à coup d’obturateurs, de plumes et de crayons, brisent le carcan. Au début, incrédule, le Regard songe à une nouvelle hallucination, sonore cette fois, mais lorsqu’il voit une à une les cloisons se briser, le Regard ouvre les yeux. C’est la première fois.


KULT@BURKINA

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Illustrations : Alexia Bertholet

A plus ou moins grande vitesse, les heures défilent au rythme des paysages, des changements de voie et de terminal, nous éloignant toujours un peu plus de la maison, de notre petite sécurité et de nos certitudes. Sous nos yeux, traditions et modernité (essentiellement imposée par les magasins freetaxes) se contredisent. Petit bout d’Afrique, le terminal 35, est le théâtre de nos dernières inquiétudes mais pas de nos premiers éclats de rire.

Dehors le nuit est tombée. Douze heures déjà que nous avons quitté Liège et déjà la nuit s’installe. Comme nous, en transit, prisonnières impatientes de cette tour de Babel sans étage qu’est l’aéroport de Tunis. Nos paupières clapotent au rythme des trous d’air mais lorsque le capitaine annonce l’atterrissage imminent, le réveil est immédiat et l’excitation à son comble. Le hublot offre un spectacle de lanternes magiques… Enfin, Burkina te voilà.

par Hélène Molinari, Delphine Rémi, Bilel Belkaid et Martha Regueiro

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[nextpage title= »Les clés du Garage (version complète) » ]

Les Clés du Garage (Part 1 – Kult #13 // Rentrée 2013)

                                                                                     par Laurent Deger

Si vous écoutez du rock alternatif et lisez de temps en temps des chroniques musicales, vous avez sans doute remarqué une utilisation plutôt pléthorique du terme « Garage ». Dès qu’un groupe aligne énergiquement trois accords rock avec une production pas trop léchée, il est en effet directement et parfois hâtivement estampillé garage. Il nous a paru intéressant de faire un bref historique de ce mouvement né dans les années 60 aux USA et déjà à l’époque influencé par quantité de styles.

1963, le succès du rock’n’roll et de la surf music, très à la mode depuis 1961, commence à décliner aux Etats-Unis. C’est alors qu’apparaissent spontanément des centaines de groupes, pour la plupart issus du Midwest, qui vont proposer une forme de rock « sale », simplifié et cru, produit de façon sommaire avec du matériel rudimentaire comme si l’enregistrement avait été réalisé dans un garage. Le nom viendrait aussi du fait que ces formations de teenagers répétaient pour la plupart dans les garages de leurs parents. Et il est vrai, même si on a tendance à généraliser, que la plupart des groupes étaient composés d’adolescents autodidactes racontant dans leurs chansons leurs déboires au collège et leurs histoires d’amour ratées à cause de méchantes filles.
Cet amateurisme des protagonistes, le côté direct et peu produit d’une musique tournant sur trois accords sans arrangements compliqués, cette énergie permanente et pas forcément maîtrisée (il faut que cela sonne sauvage) et ces chants souvent hurlés se retrouveront plus tard dans le punk, style fortement influencé par les premières formations garage. Des groupes comme les Stooges, les MC5 (également originaires du Midwest) ou les New York Dolls feront en quelque sorte le pont entre les deux styles à la fin des sixties et dans les seventies. Iggy Pop tire d’ailleurs son surnom des Iguanas, le premier band avec lequel il s’est produit et qui était 100% garage. Car les années phare de la première génération garage se terminent brutalement en 1968. La plupart des formation disparaissent en effet décimées par la guerre du Vietnam ou délaissées par des musiciens qui ont appris à jouer et se tournent vers des styles plus complexes (psychédélisme, début du hard-rock voire du prog-rock). Bon nombre cessent aussi leurs activités musicales et prennent des jobs plus rémunérateurs afin de faire vivre leurs familles.

British Invasion

Mais revenons aux débuts. Un des aspects intéressants du Garage est qu’il est profondément influencé par la British Invasion. Ce terme est alors utilisé par des journalistes américains pour qualifier l’introduction massive de groupes britanniques sur leur sol en ce début des sixties. Apparait alors ce phénomène de balancier permanent dans l’histoire de la musique populaire contemporaine entre Grande-Bretagne et USA. Car les Beatles, Stones, Kinks, Animals ou autres Yardbirds inventent à partir de 63 une musique qui trouve son inspiration dans la musique américaine : le rock’n’roll, le rhythm & blues et même la soul de la Motown. Et le garage va emprunter les bases rythmiques de ces musiques britanniques naissantes telle la pop : des compositions simples, des morceaux à la structure épurée, des voix en chœur sur lesquelles ils placent souvent de la reverb. L’utilisation abondante voire excessive des effets est d’ailleurs est des marques de fabrique du style. Inventée dans les années 50, la distorsion est omniprésente grâce notamment à la légendaire pédale fuzz (le guitariste Link Wray, une des grandes influences des premiers groupes de garage serait le premier à avoir utilisé délibérément la distorsion. Jusque-là les concepteurs d’amplis déconseillaient de trop jouer sur les réglages de gain afin de ne pas altérer la clarté du son). Enfin, ces formations se distinguent par la présence d’un orgue électronique bon marché au son agressif et bourdonnant tels que le mythique Farsifa ou le Vox. Le Hammond, considéré comme bourgeois et de toute façon bien trop onéreux pour des bourses étudiantes, est vomi par la communauté garage, ses sonorités étant bien trop jolies et agréables. Dans le prochain numéro, nous évoquerons les principaux groupes de garage et nous remonterons le temps pour voir l’évolution de ce style qui connut plusieurs revival…

The Sonics (Part 2 – Kult #14 // déc2013-janv 2014)

Deuxième volet de notre histoire du garage. Par garage, on entend bien évidemment ici ce style de musique qui est né aux USA dans les premières années des sixties proposant un rock brut et énergique très peu produit. Mais le terme est également utilisé pour qualifier une des premières musiques électroniques vouées à la danse : la Garage House. Apparue au début des années 80 et légèrement antérieure à la House Music produite à Chicago, elle tient son nom d’une célèbre boîte de nuit new-yorkaise, le Paradise Garage. Le terme sera encore repris dans les années 90 en Angleterre avec l’apparition du UK Garage, un style qui évoluera notamment vers la dubstep ou la bassline, et de sa variante le Speed Garage plus influencé par le reggae et la jungle.

Cette précision faite, retournons à nos rockeurs. La première génération ne sait pas qu’elle fait du garage. Comme souvent dans l’histoire de la musique, le terme est inventé plus tard. En effet, dans les années 70, les critiques musicaux vont créer la dénomination Garage-Rock et parlent également de « Punk Sixties » pour distinguer les précurseurs de la nouvelle génération qui pointe le bout de son épingle à nourrice. Comme nous l’avons vu dans la première partie, la filiation entre les deux époques est évidente. Avec le garage, naît l’idée que chacun, avec un minimum de pratique, peut faire partie d’un groupe. Cet amateurisme revendiqué se retrouve dans le punk. Mais il y a évidemment bien plus de naïveté et d’insouciance chez ces adolescents des golden sixties dont la préoccupation est d’abord de jouer du rock’n’roll, d’épater les copains, de séduire les filles et de prendre du bon temps. Un des morceaux qui a le plus influencé le garage, « Louie, Louie« , fut composé en 58 par Richard Berry et repris par quantité de groupes (on compte quasi 2000 reprises de ce qui est à présent considéré comme un standard de la musique américaine). Particulièrement facile à jouer et avec un texte inaudible qui alimenta la rumeur d’un texte pornographique (il y eut même une enquête de la FBI), c’est alors la chanson parfaite pour les beuveries étudiantes. Parmi les différentes versions de ce tube, il faut signaler celle des Wailers (souvent appelé les Fabulous Wailers afin de ne pas les confondre avec le band de Bob Marley) qui sont souvent considérés comme le premier groupe de Garage. Leur style, du R’N’B avec saxophone croisé avec du rock’n’roll à la Chuck Berry, va poser les bases du son de toute la production du nord-ouest des USA et de la ville principale, Seattle, en particulier. Ils sont l’influence principale des Kingsmen, auteurs de la reprise la plus connue de Louie Louie, mais surtout des Sonics qui sont originaires de la même petite ville, Tacoma.
Ces derniers sont le groupe de garage par excellence. Pierres angulaires du style, leurs deux premiers albums « Here Are The Sonics » et « Boom » sortis en 65 et 66 restent des références incontournables pour les groupes actuels. Ils marquent incontestablement un tournant dans l’histoire de la musique car il auront également un influence majeure sur le punk et le hard-rock.

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Les Sonics (le nom vient de l’expression « sonic boom » en référence à l’usine Boeing toute proche) vont conquérir le cœur des ados de Seattle en proposant un son bien plus sale et brutal que celui des groupes du moment. Ils sortent leur premier single « The Witch » en novembre 64 qui va vite devenir un tube local grâce à un DJ qui ne cesse de le faire tourner dans les soirées. Il n’est pourtant pas diffusé sur les ondes à cause de ses paroles jugées misogynes et « trop bizarres ». Cela n’empêchera pas sa vente massive. Il reste d’ailleurs le 45 tours local le plus vendu de l’histoire du nord-ouest américain (25000 exemplaires sont alors écoulés dans la région).
Pour obtenir ce son agressif et hyper saturé, ils enregistrent sur un deux-piste avec notamment un seul micro pour capter tout le kit de batterie (ce qui lui donne une violence incroyable pour l’époque). On raconte même que, pour obtenir un effet « live », le groupe a détruit le faux-plafond du studio dans lequel ils enregistraient leur premier album. Ce ne sera pas leur seule détérioration puisque c’est carrément l’insonorisation du local qu’ils explosent pendant les prises du pré-stoogien « Bloom », à force de pousser leurs amplis au maximum (amplis qu’ils trafiquent d’ailleurs en y insérant toute une série d’objets).
Les Sonics se sépareront en 68 après un décevant troisième album. Leur charismatique chanteur et leader, Gerry Roslie, relancera le projet avec d’autres musiciens en 1980. Il est vrai qu’à l’époque, leur discographie est encensée par bon nombre de groupes punk comme Dead Kennedys, The Cramps, The Dead Boys ou The Fall. Ils seront aussi cités par la scène grunge (Kurt Cobain et Mudhoney en tête) puis par des artistes actuels comme Jack White ou James Murphy. Ils demeurent le garage band le plus repris de l’histoire et notamment par les groupes de Revival Garage dont nous parlerons la prochaine fois…

 

The Nuggets (Part 3)

Troisième volet de notre histoire du Garage, ce style musical qui a traversé les décennies renaissant régulièrement de ses cendres. Rappelons pour ceux qui n’avaient pas suivi les épisodes précédents que ce style musical apparait au début des années 60 aux USA. Influencés par les groupes anglais comme les Beatles, les Stones et les Kinks, des centaines de petits bands locaux vont voir le jour. En grande majorité autodidactes, ils proposent un rock « sale », énergique, sans réelle production. Une musique qui plait énormément aux étudiants des golden sixties et qui va traverser les époques malgré quelques années de vaches maigres.

A partir de 1968, le Garage passe en effet un peu de mode et perd une partie de ses protagonistes et de son audience. Le public se passionne alors pour des styles bien plus produits, joués par des musiciens professionnalisés à la technique impressionnante comme le hard-rock ou la musique progressive. Toutefois, des groupes comme les Stooges, MC5 puis les New-York Dolls et les Ramones conservent un esprit garage. Leur musique est juste plus agressive et moins naïve. Ils feront la liaison avec un style tout aussi direct, le Punk Rock. L’Histoire les retient d’ailleurs comme les précurseurs de ce genre qui déferlera sur un monde en crise dans la deuxième partie des années septante. L’agitation politique et sociale s’accroît de plus en plus due notamment à une nouvelle crise économique. Les golden sixties, l’idéal hippie, la foi inébranlable en l’avenir ont laissé place à une inquiétude grandissante.

Le mouvement punk va naitre de ce besoin de la jeunesse d’exprimer sa colère et ses peurs.

Cette nouvelle scène qui recherche à nouveau l’énergie brute, revendique l’amateurisme et le DIY, qui vomit par conséquent la technicité prétentieuse des artistes en place, ne peut évidemment que ressentir de la sympathie pour les premiers garage bands. Ces derniers vont alors ressortir des tiroirs et conquérir la nouvelle génération grâce au travail de quelques collectionneurs. La première sortie en 1972 de ce qui constitue encore la meilleure compilation de garage sixties, Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era, 1965–1968, ne passionne donc pas les foules. Oeuvre de Lenny Kaye, qui, deux ans plus tard, deviendra le guitariste de Patty Smith, elle regroupe des singles plus ou moins obscurs de beat-music, de garage et des pionniers du rock psychédélique. Un style qu’Elektra, le label sur lequel apparaît les Nuggets (que l’on peut traduire par « pépites »), défend depuis 1966. La musique doit beaucoup à cette structure née à l’aube des fifties qui abritera des groupes légendaires comme les Doors, Love, Stooges ou MC5 mais également des artistes importants comme le bluesman Paul Butterfield, le regretté Tim Buckley (le papa de Jeff) ou les protest singers Phil Ochs et Tom Paxton. Mais nos pépites ne seront pas longtemps ignorées. Elles sont rééditées en 76 et trouvent enfin leur public. La fin des seventies voit en effet un regain d’intérêt pour le rock des années 60. Le punk naissant reconnait alors dans ces groupes de garage méconnus une démarche musicale similaire à la sienne. En toute logique d’ailleurs, puisque le terme punk rock apparaît pour la première fois…sur la notice de la pochette de la compilation. Dix ans plus tard, de nombreux groupes de la scène grunge revendiqueront également cette parenté.

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Depuis lors, ce double album devenu mythique a connu plusieurs rééditions et engendré un engouement sans cesse renouvelé pour les anthologies regroupant des morceaux de garage et de rock psychédélique enregistrés, pour la plupart, entre 65 et 68. En effet, plusieurs maisons de disque exploitèrent successivement le filon des pépites. Pas moins de Quinze albums de Nuggets sortirent en 84 et 85. Puis, le label Rhino reprit le flambeau à la fin des années 90 en republiant la compilation originale sous la forme d’un coffret de 4 CD. Le succès fut tel qu’il engendra la sortie de 5 autres box sets qui permirent de ressortir des oubliettes quantité de groupes non-américains (Lenny Kaye s’étant principalement concentré sur les formations de son pays). Ce fut aussi l’occasion d’évoquer les héritiers des glorieux aînés avec le coffret « Children Of Nuggets – Original Artyfacts From The Second Psychedelic Era 1976-1996 « . Popularisé, le terme « Nuggets » s’appliquera d’ailleurs à d’autres styles (folk, pop, hard-rock…). Il sera dorénavant régulièrement utilisé dès que l’on regroupera des trésors musicaux composés entre 64 et 75.
Mais revenons aux puristes. D’autres labels, plus modestes, ont également proposé, depuis les années 80, d’innombrables volumes d’anthologies. Parmi les meilleures, on citera les compilations Pebbles, Back from the Grave et Mindrocker. On les réservera toutefois aux acharnés car elles regroupent principalement des groupes qui ne connurent généralement qu’une vague renommée locale (souvent un hit dans leur ville). Mais elles ont permis de redécouvrir quantité de formations et de morceaux totalement oubliés. Les garage bands actuels vont d’ailleurs régulièrement y piocher leurs idées de reprise.
Le novice privilégiera donc les compilations Nuggets. Elles permettent depuis 40 ans à toutes les générations de redécouvrir un style musical qui, finalement, ne fut démodé que quelques années. Il est impossible d’énumérer tous les groupes et labels indépendants qui se sont inspirés de cette fabuleuse sélection. Elles ont en tout cas contribué à immortaliser de fantastiques morceaux dont beaucoup continuent à être repris sur album ou en live par les formations actuelles. Et si la majorité des noms que l’on y trouve ne vous dira rien, beaucoup de mélodies vous sont familières. Car elles n’ont, depuis quatre décennies, jamais cessé de hanter les compositions de la scène rock.

CINQ MORCEAUX EMBLÉMATIQUES :
Count Five : Psychotic Reaction
The Standells : Dirty Water
The Electric Prunes : I Had Too Much To Dream (Last Night)
The Seeds : Pushin’ Too Hard
The Amboy Dukes : Baby, Please Don’t Go

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[nextpage title= »Chronique de Lady Flash » ]

 

Du levant au couchant : quelques merveilles aux accents vermeils

                                                                                                                                                                                                                   par Morgane Thonnart

Du Levant, par la péninsule arabique, au Maghreb, cet article offre un aperçu de la scène musicale, dite « alternative », dans le monde arabe, mettant en avant une série d’artistes – à titre référentiel. En effet, cette chronique est sans prétention. Vu la limite de l’espace imparti, il est impossible de couvrir l’évolution des genres ou de présenter une liste exhaustive d’artistes. Les lacunes sont nombreuses mais la rubrique a néanmoins quelques mérites.

Cet article s’adresse avant tout aux amateurs de découvertes mais répond surtout aux tendances orientalistes, qui créent ainsi une image simpliste et généraliste de toute une partie du monde (voir Orientalism d’Edward Said). Nous allons commencer notre périple au Levant. Zeid Hamdan est un artiste/producteur incontournable de la scène alternative libanaise. Actif depuis les années 90, il est associé à un grand nombre de projets tels Soap Kills, ou Zeid and the Wings (electro-pop/rock). Il a d’ailleurs été nommé en 2012 par CNN comme l’une des eight leading lights au Liban.

Il y a au Levant une scène rap/hip hop en pleine effervescence. Kazz alOmam est un rappeur(/poète) d’origine palestinienne surtout connu comme étant l’un des fondateurs du collectif Toraybeh. A Ramallah, on a le plaisir de retrouver Boikutt, à qui l’on dit l’excellent Muqata’a. Avec ses comparses Stormtrap et Aswatt, il est derrière le célèbre projet Ramallah Underground. Hello, Psychaleppo trouve, comme son nom l’indique, son origine dans la ville d’Alep. Samer Saem eldahr (Zimo) fait partie de ces nombreux artistes syriens, comme les membres de Khebez Dawle, à s’être établis à Beirut. Son premier album Gool L’Ash est un bel exemple d’electro-tarab, ou electro-shaa’bi. On y retrouve d’ailleurs une reprise d’un des plus grands artistes égyptiens, Abdel Halim Hafez (cf. Tobayabooya). Nombre d’artistes présentés ici intègrent l’héritage musical arabe dans leur travail. Ces mélanges de styles, parfois risqués, restent de belles tentatives. Par exemple, pour son deuxième album Salute the Parrot qu’il signe sur Nawa Recordings, l’Egyptien Maurice Louca collabore autant avec Alan Bishop (Sun City Girls) qu’avec des MCs de la scène mahraganat comme Alaa 50. (On pourrait grossièrement caractériser mahraganat comme un mélange de shaa’bi, electro et hip-hop.)

On ne sait aborder la scène alternative contemporaine en Egypte sans évoquer le label 100 Copies. Ce label du Caire se concentre principalement sur la musique expé, jazz, mais pas que. On y retrouve le trio electro-instrumental Bikya, l’expérimentateur multidisciplinaire Hassan Khan, Ramsi Lehner et bien d’autres. Les disques du label sont distribués au Caire et au Staalplaat Store à Berlin.

Pour les amateurs d’expé/post-rock/ambient, quelques groupes valent vraiment le détour. En Egypte, PanSTARRS est un projet initié par Youssef Abouzeid qui, après un premier EP solo, s’est associé avec Nader Ahmed et le producteur Zuli. Le résultat en est un petit bijou qu’on ne se lasse pas d’écouter, Yestoday. Avec Pie Are Squared, Mohammed Ashraf (à ne pas confondre avec Mohammed Assaf) explore des paysages sonores tantôt sombrement noise (comme dans l’album A State of Unwavering Contempt) tantôt clairement ambient (dans (Hungover in) Siberia). Telepoetic, Feed Me!, et Go Save the Hostages sont d’autres groupes de grand intérêt.

Ahmed Basiony est une figure incontournable de la scène expérimentale égyptienne. Mort en janvier 2011, lors des protestations au Caire, il a influencé de nombreux artistes. En 2013, 100 Copies sortait Egyptian Females Experimental Music Session, une compilation reprenant sept femmes engagées dans la scène noise/expérimentale. On y retrouve un héritage sublime. Aux côtés de ces femmes, Asmaa Azzouz, Hala abu Shady, Yara Mekawi, Jacqueline George, Nina el Gebarly, Shoroul el Zomor, Ola Saad, d’autres artistes comme Rasha Magdy, Maryam Saleh, et Maii Waleed sont très actives sur la scène égyptienne. Les collaborations de ces deux dernières avec Zeid Hamdan ont d’ailleurs obtenu une reconnaissance internationale. Après une brève apparition au sein du groupe métal Massive Scar Era, Maii Waleed a évolué dans une veine plus pop. Quant à Maryam Saleh, elle se distingue autant par son travail original que par ses reprises de Sheikh Imam dans un esprit plus « rock’n roll ».

Maryam Saleh figure également sur Sawtuha, une compilation aux influences multiples, qui rassemble neuf femmes d’Egypte, Tunisie, Libye et Syrie. Elles chantent ce qui les préoccupe dans ce monde en changement. Des paroles puissantes que signent Youssra el Hawary, Medusa, Badiaa Bouhrizi, Nawel Ben Kraiem, Houwaida, Rasha Rizk, Donia Massoud et l’artiste libyenne Nada. On retrouve notamment sur la compilation deux morceaux (im)pertinents de la chanteuse franco-tunisienne, Nawel Ben Kraiem. Dans Safsari, elle offre une réflexion personnelle sur le voile traditionnel porté en Tunisie (safsari en arabe).

Le Maghreb présente une scène musicale vibrante. En Tunisie, des rappeurs comme El General ont défrayé la chronique, de par leurs déboires avec les autorités et leur retentissement auprès des jeunes. Le collectif Waveform, né en 2010, s’articule autour d’une musique électronique aussi dance floor qu’avant-gardiste. Ses membres, tels Ali M’rabet et Nejib Belkadhi, animent régulièrement les soirées de l’espace Le Plug, à al Marsa. Un artiste méconnu et discret, pourtant derrière un excellent album post-rock, est le marocain Aziz Benchiheb. Faute de mieux, vous pouvez le découvrir sur sa page soundcloud. Dans un autre style, Walid Benselim est l’initiateur de N3rdistan, un projet franco-marocain qui combine musique électronique, poésie et littérature arabe.

On va clôturer notre voyage là où tout a commencé, en péninsule arabique. Il y a une culture hip hop internationale très développée, que ce soit aux Emirats Arabes Unis ou en Arabie Saoudite. On pense ici aux collectifs Run Junxion (A.S.) et Employees of the Month (E.A.U.). Au Yemen, 3 Meters Away est un groupe reggae (mais aussi rock/blues) emmené par Ahmed Asary – un artiste qui s’était démarqué sur Change Square, Sana’a, lors des protestations de 2011. On salue leur démarche et engagement. L’artiste bahreïnien Hamad ‘7MND’ Ebrahim sortait l’été dernier un EP aux influences multiples. Entre électro, hip-hop et métal, Arsonist EP est un bel aperçu de ses autres productions. Mohammed Ahmed Fikree est un Emirati qui se distingue autant par ses films d’animation que par les bandes-annonces qu’il réalise. On notera aussi quelques morceaux ambient très réussis. On referme cette rubrique par un groupe prog/post-rock établi à Dubai, Empty Year Experiment. La sortie de leur album Kallisti il y a quelques mois a suscité l’engouement des critiques et étaient en tournée au Royaume Uni tout ce mois de décembre.

Vous pouvez retrouver plus d’artistes dans les émissions de Lady Flash consacrées à la musique alternative dans le monde arabe, désormais disponibles sur www.mixcloud.com/Lady_Flash/.

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[nextpage title= »Acte 3 : Real Life » ]

ACTE 3 : REAL LIFE

 

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MICHEL FRENNA, comédien et humoriste liégeois vivant à Paris. En tournée avec son one-man show « Entretien d’Embauche ».

Quand tu sors de l’école c’est assez difficile de jouer. Si tes études t’apprennent à être créatif, tu n’y apprend pas les codes pour avancer dans le milieu, elles ne te montrent pas vraiment le chemin qui te conduira à la scène et donc forcément les chances d’arriver jusque là sont assez minces. Personnellement, après mon cursus, je me suis dit :  »puisqu’on ne me propose pas du boulot, je vais m’en proposer moi même ». Parce que si tu veux travailler dans le monde du spectacle, tu dois être vu et pour être vu, il te faut du travail, c’est un cercle vicieux.
Bien que Liège se développe énormément actuellement, que ce soit au niveau de l’humour ou du cinéma, ce n’était pas le cas quand j’ai décidé de partir pour Paris. Là, tu as des possibilités que tu n’as pas ici. Tu peux trouver des lieux pour jouer ton spectacle 80, 100 fois de suite, faire des rencontres incroyables. Et puis, il n’y a rien à faire « Paris » ça garde quelque chose de magique.
Mon rêve serait de vivre pleinement de mon art parce que là, disons que plus que d’en vivre, j’en galère. C’est un peu difficile de prévoir de quoi demain sera fait, tout ce que j’espère, c’est pouvoir continuer à faire ce que j’aime longtemps sans brader mon plaisir. Quel regard je pose sur mon époque ? Je pense que de nos jours l’argent a pris le pas sur l’artistique. Prenons l’Olympia par exemple, c’est pour moi un lieu mythique, voire symbolique, or aujourd’hui, tu peux y jouer sans avoir de talent, si tu as l’argent tu la loue. Aujourd’hui, on ne te dit plus :  »je t’aime bien alors je vais t’engager » mais plutôt :  »je vais t’engager parce que tu vas me rapporter ». Le comédien est devenu une valeur financière plus qu’artistique. Pourquoi croyez-vous qu’il y ait tant de présentateurs faisant des one-man show ? Tout simplement parce que leurs visages sont connus. Aujourd’hui, on ne prend plus de risque. Dans le cinéma, par exemple, je suis étonné par le nombre de remake et non, ce n’est plus l’apanage des américains. J’ai aussi remarqué ça à Avignon où j’ai trouvé le public bien moins enclin à la découverte. Parce que aujourd’hui mettre 10 euros pour un spectacle ce n’est pas si évident, on préfère donc les mettre dans une valeur sûre, quelque chose que l’on connaît déjà plutôt que de découvrir.

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ÉMELINE MARCOUR, jeune diplômée. Elle a étudié 3 ans à Liège avant de terminer sa dernière année à Bruxelles. Aujourd’hui, elle défend son premier projet sur le thème de l’identité créé dans le cadre de son cursus « Je suis qui tu es » qu’elle a écrit et mis en scène.

Je pense que la première question à se poser en sortant de l’école c’est :  »qu’est ce que je veux faire : être acteur créateur, metteur en scène ou comédien ? ». En fonction de cela, tu te diriges vers des structures qui te permettent de passer des auditions, d’entrer dans le réseau, vers des (petits) festivals, des rampes de lancement qui te permettent d’affirmer ton identité, ton univers. En tant que comédien, je pense aussi qu’il est très important de se demander jusqu’où on est prêt à aller pour défendre un projet qui n’est pas le mien. Concernant mon parcours scolaire, j’ai fait mes trois premières années d’études au Conservatoire de Liège mais ma dernière année j’ai choisi de la faire à la Capitale. Pas vraiment pour des raisons d’opportunités plus grandes à Bruxelles mais plutôt parce que les deux villes n’ont pas la même manière d’envisager le théâtre. Je trouvais donc ça enrichissant, complémentaire. De plus, à Liège, il y a une pédagogie très précise, on forme plutôt des acteurs créateurs, des porteurs de projets. Sans renier mes acquis, j’ai eu besoin de m’en détacher pour explorer les choses de manière plus libre. C’est très délicat pour moi de dire de quoi je vivrai demain. Ce que je sais c’est que je ne suis pas prête à tout accepter, je ne veux pas brader mon plaisir mais défendre de vrais projets de société, un projet auquel je crois. Quel regard je porte sur mon époque, ma génération ? Je pense que ce qui nous caractérise c’est la recherche. Je pense qu’on a envie d’emmener le théâtre dans d’autres lieux, l’investir sous de nouvelles formes mais n’est-ce finalement pas propre à chaque génération ? [/column]

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[nextpage title= »ACTE 4 : FacTory, un labofestival » ]

ACTE 4 : FACTORY, UN LABOFESTIVAL

Au cœur de l’édition 2015 du Festival de Liège, un autre festival : FacTory. Trois jours -du 19 au 21 février – pour découvrir les projets d’artistes et de compagnies belges. Mis sur pied en collaboration avec l’incubateur d’entreprises, La Chaufferie–Acte11, FacTory a un double objectif : permettre aux créateurs de présenter une étape de travail et de se confronter à un vrai public, d’une part, et d’autre part se montrer à des professionnels et trouver des canaux de diffusion. L’occasion pour Kult d’interroger Jean-Louis Colinet, directeur du Festival de Liège, sur l’intérêt d’une telle démarche.

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Kult – Pour Factory, Le festival de Liège, s’est associé à La Chaufferie- Acte 1, pourquoi ?
Jean-Louis Colinet – D’abord, parce que nos objectifs sont complémentaires. La Chaufferie aide les artistes émergents pour tout ce qui entoure la création : la recherche de moyens, le soutien logistique, le développement et la mise en réseau des projets. Nous, de notre côté, nous nous occupons de l’autre pan : le processus de création en lui-même et l’aide à la diffusion des créateurs belges francophones. Ensuite, les personnes qui gèrent La Chaufferie sont des vieux compagnons de route. Cette association continue couvrant toute la filière théâtrale – et dont le Festival est, en fin de processus, la fenêtre ouverte – était donc naturelle.

Kult – Pourquoi soutenir la jeune création belge francophone : parce qu’elle est riche ou parce qu’elle a désespérément besoin de lieux pour s’exprimer ?
Jean-Louis Colinet – Pour moi, l’un et l’autre ne s’excluent pas. Elle est riche mais elle a aussi besoin de lieux comme d’ailleurs d’encadrement, de soutien administratif, logistique, financier. Il y a actuellement une vrai explosion de la jeune création belge francophone mais cela doit aller de pair avec une compréhension de la part des structures d’accueil de l’intérêt de prendre part au processus C’est en tout cas ce rôle que nous voulons jouer. Car si nous sommes bien conscients qu’il est essentiel de soutenir le processus de création, nous pensons qu’il l’est tout autant que l’artiste puisse montrer son spectacle, le confronter à d’autres cultures, d’autres publics. De plus, soutenir cette création c’est faire parler de la Belgique, affirmer sa créativité (je préfère ce terme à celui d’identité). C’est d’autant plus important que ça dépasse les contours de la culture. La culture étant, selon moi, la vertu de la communauté, les artistes, les arts qui la porte, participent à son renouveau, au développement de la société même.

Kult – « Promotion d’artistes émergents, de la jeune création  » semble devenu un slogan démago, une phrase fourre-tout, qu’en est-il pour le Festival de Liège : n’est-ce pas aussi dans vos missions subsidiées ? Qu’est ce qui est concrètement réalisé ?
Jean-Louis Colinet – C’est vrai qu’à l’origine ça ne faisait pas partie de nos missions qui au début était surtout l’accueil de spectacles internationaux. Alors, même si bien sûr, aujourd’hui ça reste une dimension importante pour nous, nous nous sommes adjoint d’autres tâches car nous nous sommes rendu compte que nous ne pouvions pas qu’importer des spectacles, il fallait aussi en exporter, d’où l’idée de proposer des partenariats, des échanges. Car, il faut savoir que même un créateur qui a une certaine visibilité, des possibilités, bref pour qui tout va bien, devra attendre un certain temps avant de revenir avec quelque chose de nouveau. C’est pour briser ce mécanisme que nous mettons sur pied des collaborations avec d’autres festivals émergents, pour que ceux qui n’ont pas les moyens de créer ou de circuler puissent le faire en Fédération Wallonie Bruxelles, en Europe mais aujourd’hui, aussi de plus en plus grâce à nos échanges, dans le monde entier. Plus concrètement, bien que je pourrais citer plusieurs exemples, j’en donnerai deux marquants, indicateurs : Fabrice Murgia avec son spectacle Le Chagrin des Ogres et le Raoul Collectif avec Le signal du Promeneur (NDLR : le premier a été créé au Festival de Liège et l’autre y a présenté la première étape de leur travail). Tout deux ont connus un énorme succès et tourné dans le monde entier.

Kult – A l’heure de la rentabilité où il faut indubitablement remplir une salle, faire des entrées, etc. n’est-ce pas risqué de parier sur la découverte et la créativité ?
Jean-Louis Colinet – C’est une question qu’on ne se pose pas du tout dans l’industrie. Là, si tu n’est pas créatif, tu meurs. Ici, on est pas dans le même domaine mais l’art a pour essence même la création et la créativité est salutaire tant d’un point de vue éthique que sociétal. On peut même la voir comme une valeur, comme un élément essentiel à la construction du lien social. La culture est une vertu civique incontournable caractéristique de notre système. Au contraire, les dictatures sont elles fondées sur l’ignorance, le repli sur soi. Alors, à mon sens, investir dans la culture, la découverte, la créativité c’est sans conteste renforcer la démocratie.
En ce qui nous concerne plus particulièrement, je pense aussi que c’est ce qui fait le succès de nos éditions. Les spectateurs viennent voir, découvrir, sans pour autant être des passionnés ou des spécialistes, un théâtre d’aujourd’hui qui leur parle, qui explore des thématiques qui les concernent. Je pense que le Festival de Liège pose des choix politiques et poétiques qui les intéressent.

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